Petula Clark chez nous, comme chez elle

Petula Clark et les réalisateurs québécois de «Vu d’ici», Louis-Jean Cormier et Antoine Gratton
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Petula Clark et les réalisateurs québécois de «Vu d’ici», Louis-Jean Cormier et Antoine Gratton

L’autre jour, à l’entrevue avec Petula Clark et les réalisateurs québécois de Vu d’ici, son tout nouvel album entièrement fait chez nous — Louis-Jean Cormier et Antoine Gratton — l’incorrigible fan que je suis avait apporté le programme du spectacle de Petula en 1966 à la Comédie-Canadienne : on a regardé les titres : il y avait Chariot, La gadoue, Coeur blessé, Downtown, I Know A Place, Je me sens bien, Que fais-tu là, Petula ?… Toutes chansons au programme du spectacle de jeudi soir au théâtre Maisonneuve de la PdA. Toutes les chansons inoubliables et incontournables : imagine-t-on un passage de la chanteuse au Québec sans celles-là — et pas mal d’autres ?

Mais nous ne sommes pourtant pas conviés à un simple tour de piste nostalgique. Première raison : ces chansons n’ont pas d’âge, les Dans le temps (Downtown) et autres Si tu prenais le temps (A Sign of the Times) vivent dans l’intemporalité des bandes sonores et des listes d’écoute. Deuxième raison : le quart des titres de la soirée proviennent du nouvel album. Après Je me sens bien, qui suit l’intro Happiness, Petula propose Sourire, d’Antoine Gratton, merveille néo-sixties qui renvoie autant aux succès planétaires de l’époque Tony Hatch (I Know A Place et compagnie) qu’à la Deux par deux rassemblés d’un Pierre Lapointe. Parfaite pop éternellement hip.

Répertoire et interprétation, au diapason de la qualité supérieure

Ce n’est quand même pas rien : les nouvelles chansons se tiennent debout, fièrement, aux côtés des Coeur blessé, My Love et Don’t Sleep In the Subway (ma préférée de son vaste répertoire). Parce qu’elles sont de qualité supérieure, pour l’écriture, la composition autant que l’arrangement, mais aussi parce que Petula Clark chante merveilleusement, timbre intact, phrasé sans faille, Dans les clés d’origine. Jamais on n’est en déficit du souvenir : le présent vaut amplement le déplacement. Elle tient magnifiquement la note dans Chariot. Et la toute nouvelle Ceux qu’on aime n’est pas moins convaincante : à quelques six décennies d’écart, maintenir un tel niveau tient du plus grand goût chez l’interprète. Revenir ensuite à la splendide Needles and Pins (La nuit n’en finit plus), sans avoir la moindre impression de soulagement que procure d’ordinaire la familiarité, force l’admiration.

C’est tout simple : chaque chanson a sa place dans le spectacle. La gadoue, de Serge Gainsbourg, autant que Le chemin de la gare, par Louis-Jean Cormier. Même chose pour Danser avec son ombre ou Je reviens de loin, tout aussi justifiées que Pour être aimée de toi, signée Charles Aznavour-Petula Clark, ou C’est ma chanson/This Is My Song, de Charlie Chaplin (donnée en version bilingue, fort habilement), voire Un enfant, cadeau de Jacques Brel. La Petula de 2018, c’est tout ça.

Cette voix qu’elle a, encore et toujours

La conduite du spectacle (l’ordre dans lequel les chansons s’enchaînent), les présentations, les anecdotes, la mention systématique des auteurs et compositeurs, tout est bien pensé, idéalement calibré, du meilleur goût. Ravissement à tous égards. « Elle a une voix extraordinaire », entends-je dire à gauche et à droite. Et personne n’ajoute «pour son âge ». On se dit qu’elle était formidable quand elle chantait pour les Londoniens sur les ruines des bombardements nazis alors qu’elle était encore fillette : si la forme tient, pas de raison qu’une telle entertainer-née ne soit pas formidable toute sa vie.

Petula carbure au plaisir, c’est sans doute le secret de l’affaire. Joie irrépressible de tout chanter, de défendre de nouvelles chansons ET de partager les anciennes. Oui, « tout le monde veut aller au ciel, mais personne ne veut mourir », comme chante tout Maisonneuve avec Petula Clark. Mais la seule vérité qui tienne est que vivre comme Petula, ou mieux encore passer du temps en sa compagnie, semble infiniment plus désirable que le ciel en ce jeudi soir, et le sera pareillement dans les autres spectacles de sa tournée québécoise.