Bienvenue au «Boomtown Café»

Richard Desjardins se souvient de l’époque d’Abbittibbi, entre colère et grand rire.
Photo: Rémi Perron Richard Desjardins se souvient de l’époque d’Abbittibbi, entre colère et grand rire.

Trois décennies et demie plus tard, le disque mythique du groupe d’avant la carrière solo de Richard Desjardins a droit aux grands égards d’une digne réédition. Justice est faite.

Rémi Perron s’empare de mon exemplaire de la réédition de Boomtown Café, déposé sur la table. « Je l’ai pas vue encore. » Il soupèse le CD, l’examine, admire la nouvelle pochette, qu’il montre à Richard Desjardins. On voit le groupe Abbittibbi autour d’une grande table, à l’intérieur d’une bâtisse en bois, la photo est signée Robert Monderie. Fierté dans le regard de Rémi. Un nuage noir passe dans les yeux de Richard. Une très ancienne colère remonte à la surface des mots : « Quand on avait eu la pochette du vinyle, en 1981, tu te rappelles, Rémi ? Avec la petite fumée blanche qui sortait de la cheminée de l’usine, tabarnak ! En pleine catastrophe écologique… Je la trouvais pas drôle. » Trente-sept ans plus tard, la suture lâche encore. « En même temps, [Robert Monderie et moi], on faisait un film sur la Noranda, imagine… »

Bête et sempiternelle histoire de sabotage, que ce premier album « mythique » d’Abbittibbi. Pochette « imposée », matriçage aplati, musique amputée de ses plus hautes et plus basses fréquences, zéro promo. « On avait organisé de quoi à Rouyn pour lancer le disque, mais à Montréal, y avait rien eu. Rien. » Petite pause de Richard le conteur. « On n’a plus jamais revu les deux productrices, on n’a jamais su combien de copies avaient été tirées, ni combien avaient été vendues. Rien ! » Ainsi prit fin la première vie d’Abbittibbi. « Tu comprends, nous autres, on voulait faire un disque. On pensait pas plus loin. Et elles, c’étaient les seules qui avaient dit oui. » Morale de l’histoire : « Y a rien de plus fragile qu’un orchestre qui se cherche un producteur. »

Ç’a été toute une affaire, un vrai roman d’espionnage, retrouver l’une des productrices, racheter les droits, récupérer les bandes qui, miracle, existaient encore dans deux places différentes… en pas pire état ! On est chanceux, finalement. Parce que là, ça sonne comme c’était censé sonner. Ça sonne comme quand on l’a mixé nous autres.

Ainsi Richard Desjardins devint-il artiste solo. En 1988, sept ans plus tard, c’était Les derniers humains. Et Tu m’aimes-tu, en 1990. Difficile de se plaindre d’un destin qui a permis ça. N’empêche qu’au jeu des possibles, il y a dans la tête de chaque ancien d’Abbittibbi un paysage qui se dessinait. Un vrai succès, comme Offenbach ou Harmonium. Une suite, d’autres albums. « Au moins cinq ! » s’exclame Richard. Une vraie vie complète de groupe. « Écoute, on était vraiment bons. On avait toute une palette, on était country, on était prog, on était jazz, tout en même temps. On faisait des shows de quatre heures, ça levait dans la place. On tenait quelque chose. »
 

Quel impact l'album «Boomtown Café» a-t-il eu sur les artistes québécois?

 

 

En studio, avant le rapetissage au lavage, l’album était formidable : cela s’entend maintenant qu’on a la réédition restaurée à partir des bandes maîtresses. « Ç’a été toute une affaire, un vrai roman d’espionnage, retrouver l’une des productrices, racheter les droits, récupérer les bandes qui, miracle, existaient encore dans deux places différentes… en pas pire état ! On est chanceux, finalement. Parce que là, ça sonne comme c’était censé sonner. Ça sonne comme quand on l’a mixé nous autres. »

La magie en studio

Richard et Rémi se regardent. Se sourient. Richard continue : « Ça, c’était LE moment magique. Y avait 48 pitons, à partir du bass drum jusqu’au piccolo, chaque musicien était installé devant les pitons de son instrument… » Nommons-les : Gary Farrell aux guitares, Claude Vendette au saxo, à la flûte, Theo Bush au violon, Michel Jetté à la batterie, Rémi à la basse, Richard au piano. « Ça partait, et on mixait toute la gang. Ostie que c’était le fun ! » Les gars éclatent d’un beau grand rire aussi beau que le « beau grand slow », l’une des chansons de l’album que le grand public découvrit en 1993 sur l’album Au Club Soda (en même temps que Le chant du bum et Boomtown Café : il faudra attendre l’album Boom Boom en 1998 pour obtenir Y va toujours y avoir). Richard : « Fallait pas que l’ego soit trop fort et que tu te montes trop par rapport aux autres ! » Rémi ajoute : « On se respectait. On connaissait nos forces. »

Richard réfléchit tout haut : « Je me suis demandé si ça aurait vraiment pu marcher. Même avec le bon son et la bonne pochette. Tu sais, on a enregistré ça en novembre 1980, on l’a sorti en octobre 1981… » Le référendum avait eu lieu en mai 1980, le Non l’avait emporté, la plupart des groupes s’étaient dissous, et la chanson québécoise en français dans le texte était entrée au purgatoire, punie d’avoir porté le rêve de la nation et portant le deuil d’un peuple. Hello The Box !

Mission accomplie, boucle bouclée

« Y avait pus de place pour nous autres », résume Rémi. « C’était moins magique, mettons », tranche Richard. « C’est pour ça qu’une fois que, moi, j’ai commencé à vendre des disques avec Tu m’aimes-tu, j’ai voulu qu’Abbittibbi en profite un peu. C’est pour ça qu’on s’est réunis pour faire Chaude était la nuit [et Desjardins Abbittibbi Live], pour montrer au monde qu’on était vraiment bons. » Rémi évoque un spectacle d’Abbittibbi première époque dans un Café Campus délirant de joie. « Le 3 janvier 1978, précise Richard. Mon fils est né le 4. Quand je suis arrivé à la maison, après quatre heures de show, les eaux ont crevé ! Je peux pas l’oublier, cette fois-là ! »


Philippe B interprète Y va toujours y avoir

 


Comme tout le monde, je pose la question à un million : réécouter l’album et le trouver aussi bon, ça donne pas envie de… le célébrer ? « Pas moi, déclare Richard. C’est trop d’ouvrage. » Rémi en aurait envie, c’est écrit dans sa face. Richard fait la moue. « On pourrait, c’est sûr qu’on pourrait. Moi, je veux continuer à travailler tranquillement. Cet été, je vais publier dans la revue Liberté un texte que je viens de finir, Les Algonquins de Val-d’Or. Je vais te dire, ça rentre au poste. » On a maintenant Boomtown Café l’album, en CD et en vinyle, c’est déjà pas mal inespéré, comprends-je à demi-mot. « On a réparé une injustice, on s’est enlevé une épine qui était encore plantée dans le pied. »

C’est Richard Desjardins, ancien des Fabulous Cascades, qui le dit à Rémi Perron, ancien des Caïds et ancien accompagnateur de Marc Hamilton : « On a fait ce qu’on avait à faire, hein ? »

Rémi Perron, bassiste d’Abbittibbi

Il y a eu des changements de personnel en cours de route, mais on peut dire qu’Abbittibbi a existé parce que Rémi Perron le voulait ardemment. Extrait du texte de Richard Desjardins dans le livret de la réédition de Boomtown Café : « Écrire du rock ou du folk en français, voilà comment parvenir à la gloire, se disait-on à l’époque. Rémi ne me lâcherait plus jusqu’à ce qu’on arrive au bout de notre projet. »

Pour Rémi, l’arrivée est encore à l’horizon. « Même aujourd’hui, pour moi c’est une grande tristesse de ne pas avoir réussi à aller jusqu’au bout de notre rêve avec ce groupe de gars assez spéciaux, aux multiples talents. On avait quatre chanteurs de styles différents : country, punk, rock et r’n’b. Il y avait 60 chansons qu’on pouvait jouer. »

S’il joue encore à l’occasion avec des anciens de César et ses Romains (des gars de Rouyn-Noranda, eux aussi), Rémi serait « prêt demain matin » à relancer Abbittibbi, à tout le moins pour que cet album réédité vive sur scène. « Pour moi, ça serait un grand plaisir et un honneur de refaire ça en show ! »

Il est quand même plus que content. Le Boomtown Café d’Abbittibbi a désormais sa place dans la discographie de Richard Desjardins… et la sienne. « Enfin les gens vont savoir que les débuts de Richard se sont faits avec nous et non quand il a été connu en solo. Tout le travail du groupe est passé inaperçu à travers les années. Je crois que nous étions les premiers musiciens d’expérience avec qui il travaillait… » Rémi Perron est fier, mais ne bombe pas trop le torse. « On était pas si mal comme musiciens. » Richard, dans le livret, sait à qui revient le crédit : « […] c’est en grosse partie grâce à lui que j’ai ce bonheur d’être artiste. »

Boomtown Café

Abbittibbi, Foukinic