Jean-Michel Blais et la vie nocturne des pianos

Les forces de Jean-Michel Blais: son sens mélodique, sa capacité à accoucher de thèmes évocateurs et son jeu pianistique en dentelle
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les forces de Jean-Michel Blais: son sens mélodique, sa capacité à accoucher de thèmes évocateurs et son jeu pianistique en dentelle

Les différents éléments qui forment la trame musicale de Dans ma main « ont tous un sens ; tout est symbolique », assure le compositeur et pianiste Jean-Michel Blais. Son second album paru vendredi débute ainsi sur une longue note de piano réverbérée signalant d’emblée « que ce ne sera pas seulement un album de piano instrumental », mais un disque où s’additionnent ses passions pour les musiques de Rachmaninov et de John Cage, les toiles de Basquiat et le souvenir du maté qui le tenait éveillé pour danser dans les boîtes de nuit de Berlin il y a dix ans.

Cette première chanson s’intitule Forteresse, elle fait référence à la bâtisse de Pianos Bolduc, boulevard Saint-Laurent, juste devant le parc Jarry, où Blais a enregistré la nuit certaines pistes ; à la fin de cette chanson, on découvre le bruit que fait une employée marchant vers l’entrée pour mettre la clé dans la porte. « Elle ferme les lumières et s’en va. Mais alors, qu’est-ce qui se passe la nuit, quand personne n’est là pour voir ce que font les pianos ? »

Jean-Michel Blais aime la poésie de cette question fabuleuse, « une poésie que je trouve importante parce que l’album a été composé la nuit, enregistré la nuit, mixé la nuit ». Noctambule, le compositeur ? « Ben, un peu insomniaque… » corrige-t-il en riant.

Je voulais faire ce disque avec un piano et un ordinateur. Enregistrer tout ce qu’on pouvait sur le piano, puis ajouter les orchestrations, les pistes rythmiques. L’idée d’aller, c’est cette question : qu’est-ce que c’est, un album de piano ? C’est se rendre à la limite de la définition d’un album de piano.

Matinal, pour autant. Il accordait une entrevue dans un morning show avant de nous retrouver au café. Pas un cerne. Blais, toujours aussi allumé, généreux et verbomoteur, ses réponses qui prennent de sinueux détours, une idée bondissant sur la précédente et ainsi de suite jusqu’à ce qu’on doive l’interrompre : dis, ce sont bien des violons qui habillent la belle finale de Roses et la première partie de A Heartbeat Away, avant qu’elle ne vire au techno (il appelle ça de la « musique de bulletin de nouvelles ») ? Et le son d’une guitare jouée à l’archet électronique (EBow) sur Forteresse ?

Eh ben non. « Que du piano, lance Blais. J’ai étouffé les cordes avec mes mains, je les ai grattées, je les ai pincées. On a pensé engager un quatuor à cordes pour certaines pièces, mais le temps pressait, on a tout fait nous-mêmes, en frottant les cordes du piano, puis en arrangeant le tout. Le son EBow, une note de piano étirée en postproduction. Je voulais faire ce disque avec un piano et un ordinateur. Enregistrer tout ce qu’on pouvait sur le piano, puis ajouter les orchestrations, les pistes rythmiques. L’idée d’aller, c’est cette question : qu’est-ce que c’est, un album de piano ? C’est se rendre à la limite de la définition d’un album de piano. »

Lutherie sur scène

Il y a sur ce deuxième album l’écho des fertiles expériences menées à l’automne 2016 avec le compositeur électronique montréalais CFCF, rencontre studio impulsée par le Red Bull Music Academy qui, l’année suivante, avait accouché d’un EP, Cascades, contenant par ailleurs une interprétation de In a Landscape du compositeur minimaliste américain John Cage.

« Tous les jours durant notre session de travail, on enregistrait une nouvelle pièce. C’est CFCF qui m’a initié [au logiciel de composition musicale] Ableton, c’est grâce à lui que j’ai découvert comment ça marchait, une carte de son, un contrôleur MIDI », des outils qui lui ont permis de peaufiner ce nouvel album et qui font aujourd’hui partie de sa lutherie sur scène. « C’était nouveau pour moi. »

Ce le sera aussi pour ses fans. Après le dépouillé II paru en 2016 qui lui avait valu une reconnaissance internationale après que le magazine Time l’eut inclus dans sa liste des dix meilleurs albums de l’année (« La musique respire, vous invite à prendre un moment et à reconnaître qu’il reste encore beaucoup de beauté dans le monde », commentait la publication), Dans ma main étonne par la diversité de ses atmosphères, de ses textures et de ses influences musicales.
 

 

Retrouvant le collaborateur Buffalo (Devon Bates) du premier album, Blais ajoute plusieurs étages sonores à ses orchestrations, osant même les rapprochements avec la musique électronique cadencée : l’hypnotique Blind vire au house douillet, Igloo prend du coffre sur un groove électro-dub, A Heartbeat Away tombe dans le trance psychédélique des années 1990.

Parsemés sur l’album, des bruits de fond, des conversations volées et un bref extrait d’une entrevue qu’accordait le peindre et graffiteur Jean-Michel Basquiat à un journaliste britannique. Et, surprise !, Blais chante : c’est bel et bien sa voix, frêle falsetto, qu’on entend à la toute fin (Chanson). « Si je la ferai en concert ? Je sais pas… Je pleure toujours quand je chante. »

Langage commun

Certes, il y a une tendance dans le rapprochement entre les compositeurs néoclassiques et l’esthétique électronique (voir Nils Frahm), mais Blais assure ne pas chercher à suivre le courant.

« J’ai habité à Berlin, j’en ai mangé, de la musique électronique. Passé mes nuits seul dans un bar, à boire du maté pour me tenir éveillé jusqu’au petit matin… La ligne directrice [de toutes ces influences musicales], c’est le minimalisme. Steve Reich, Philip Glass, le son minimal électro berlinois, le langage est commun. Seulement, les moyens pour l’exprimer sont différents. Je trouve ça beau, on est dans la répétition et dans le détail, la subtilité. Ça me ramène au moment présent ; inévitablement, j’allais y arriver un jour. »

Sa musique prend de nouveaux habits, mais la force de Blais reste intacte : son sens mélodique, sa capacité à accoucher de thèmes évocateurs et son jeu pianistique en dentelle. « Mettre [des références à] Radiohead ou à Rachmaninov dans une pièce, ça me parle et je crois que ça touche aussi les gens. Aujourd’hui, surtout : on est dans cette ère où t’ouvres une playlist Spotify, tu passes d’un genre musical à l’autre, c’est une époque de syncrétisme musical, et c’est le fun. Il m’arrive de m’asseoir pour composer et de chercher les influences dans ce que je joue : ça, c’est Chopin ou Ginette Reno ? C’est les deux, pis c’est pas grave. Je trouve ça beau de mêler tout ça. »

Dans ma main

Jean-Michel Blais, Arts Crafts