Mettre le cap au nord avec John Storgårds

John Storgårds est le maître d’œuvre des œuvres présentées dans le cadre du Printemps nordique de la Place des Arts.
Photo: Hekki Tuuli John Storgårds est le maître d’œuvre des œuvres présentées dans le cadre du Printemps nordique de la Place des Arts.

L'Orchestre symphonique de Montréal propose trois concerts dans le cadre du Printemps nordique de la Place des Arts. Le chef finlandais John Storgårds en est le maître d’oeuvre, et ses choix nous vaudront de singulières découvertes. Si l’on vous demande quel compositeur est capable de dépasser tous ses collègues en nombre de décibels, il vous faudra aller chercher en Islande un créateur singulier du nom de Jón Leifs (1899-1968).

Lorsqu’un orchestre joue Hekla, qui décrit l’éruption d’un volcan, les musiciens exigent en général de porter un casque antibruit. On y trouve des sirènes, des fusils, des canons, tout comme des enclumes et des pierres sur lesquelles une section de percussion de 22 membres frappe avec des marteaux.

John Storgårds est l’un des rares chefs au monde à avoir dirigé Hekla. « C’est vrai que certaines pièces de Jón Leifs sont difficiles à présenter dans des salles de concert, mais j’ai dirigé Hekla en Laponie lors d’un concert en plein air avec le choeur, les enclumes, les sirènes, les canons et tout ce qu’il fallait, et c’était fantastique ! » raconte-t-il au Devoir.

Storgårds ouvrira le concert du 25 avril avec une pièce plus modeste (tout est relatif chez Leifs), Geysir, un hommage au grand geyser islandais qui fait jaillir de l’eau bouillonnante haut dans le ciel. Comme l’écrit Hjálmar H. Ragnarsson, spécialiste du compositeur, Geysir « décrit tout autant l’insignifiance de l’homme, faible et impuissant devant le pouvoir magique de la terre vivante ».

Une oeuvre brillante

« Une des idées de ce petit festival a été d’inclure des pièces relatives à la mythologie et des partitions inspirées par des phénomènes naturels », précise John Storgårds. C’est pour cela que le chef danois a choisi de diriger lors du même concert Aurora borealis du Finlandais Uuno Klami (1900-1961).

« Aurora borealis fut perdue pendant longtemps. Elle n’a pas été jouée, même en Finlande, pendant des décennies, jusqu’à il y a une quinzaine d’années. J’en ai réalisé le premier enregistrement mondial pour Ondine [en 2009] et je l’ai dirigée beaucoup en concert. C’est une oeuvre brillante. Klami lui-même affirmait que c’était son chef-d’oeuvre orchestral. À mes yeux, la partition n’est pas uniquement inspirée d’un phénomène de la nature. Les aurores boréales sont un paravent pour décrire des sentiments très personnels. »

Formé un temps à Paris, Klami, chez qui on sent souvent une fascination pour Ravel (par exemple au début d’Aurora borealis), est le plus « français » des compositeurs finlandais. Il prône donc un style opposé à celui de l’Islandais Leifs, dont Storgårds souhaite pourtant nuancer le portrait. « Chez Leifs, le concept est primitif. Il veut des effets très directs. Mais la production, inégale, de Leifs a d’autres facettes. Des oeuvres pour cordes, par exemple, ont la même rigueur, le même côté primitif et droit, avec un son très direct, sans vibrato. Dans ce cas-là, l’effet est nettement plus énigmatique. En tant que compositeur et personnage, Leifs est très fascinant. »

Au chapitre des légendes et des mythes, Sibelius sera à l’honneur, le 26 avril, avec des extraits des Légendes de Lemminkäinen, inspirées du Kalevala, le recueil majeur de la mythologie finnoise. Lors du même concert, John Storgårds dirigera des extraits de Peer Gynt du Norvégien Grieg.

Pour aller plus loin

Lors de sa dernière présence à l’OSM, John Storgårds, qui oeuvre comme premier chef invité de l’Orchestre du Centre national des arts d’Ottawa, avait dirigé la 4e Symphonie, « Inextinguible », de son compatriote Carl Nielsen. Il a choisi, cette fois, le 24 avril, la Troisième, dite « Expansive », qui se distingue par une intervention vocale d’une soprano et d’un baryton dans le 2e mouvement. De Sibelius, le chef a opté pour la 7e Symphonie, qu’il a placée, après les Aurores boréales de Klami, en conclusion du second concert.

Le festival nordique ne fait pas de place aux trois compositeurs danois vivants que Storgårds aime et rêve de promouvoir. Il espère que ce sera pour une prochaine venue à la tête de notre orchestre.

Dans ce trio, le chef place en premier Per Nørgård, 85 ans. « C’est notre grand maître, un compositeur majeur de musique orchestrale, compliqué, certes, à jouer et à écouter, mais riche et très personnel. J’aimerais le promouvoir, mais il faut du temps de préparation avant de présenter sa musique », chose qui risque de manquer un peu avec un calendrier aussi chargé.

Dans la génération suivante, John Storgårds cite Bent Sørensen, 59 ans, élève de Nørgård, qui a obtenu le très envié prix Grawemeyer 2018, doté de 100 000 $, pour son Triple concerto « L’Isola della Città », et Hans Abrahamsen, lauréat du Grawemeyer 2016 pour Let Me Tell You, un cycle de mélodies créé par la Canadienne Barbara Hannigan et le Philharmonique de Berlin. « Ce sont trois exemples importants. Il y a encore beaucoup à explorer et, si je reviens, j’aurai plaisir à le faire », conclut le chef danois.

Pour l’heure, c’est le répertoire contemporain d’ici qui sera mêlé à la musique nordique puisque, le 26, le chanteur Samian créera une oeuvre pour chanteurs et orchestre inspirée à Nicole Lizée par des légendes amérindiennes, le concert étant ouvert par Take the Dog Sled, une oeuvre d’Alexina Louie intégrant du chant de gorge inuit.

Lors du concert du 24 avril. les auditeurs navigueront en terrain bien plus connu, puisqu’Alain Lefèvre reviendra à Montréal pour jouer son cher André Mathieu.


Concerts de la semaine

Alexander Prior. À 25 ans, le chef d’orchestre de père anglais et de mère russe est le chef principal de l’Orchestre symphonique d’Edmonton. Compositeur à la tête d’un corpus de plus de 40 oeuvres, il dirigera son King’s Feast à la tête d’I Musici, mercredi, et achèvera son concert par le quatuor Voix intimes de Sibelius qu’il a transcrit lui-même pour cordes. Mercredi 25 avril à 20 h, à la salle Bourgie.

Jean Rondeau. Troisième visite à Montréal et à la salle Bourgie du claveciniste français. Il revient cette fois seul avec un programme inspiré par son disque Vertigo, « parti de l’idée d’enregistrer la musique de Rameau et de Royer » et « articulé autour de l’opéra », comme le musicien l’avait dit alors au Devoir. Couperin s’intercalera entre Rameau et Royer. Jeudi 26 avril à 19 h 30, à la salle Bourgie.

Festival nordique de l’OSM

Dans le cadre du Printemps nordique. Dirigé par John Storgårds. À la Maison symphonique de Montréal à 20 h. 24 avril : Sibelius, Grieg, Rachmaninov, Nielsen. Avec Alain Lefèvre jouant André Mathieu. 25 avril : Leifs, Klami, Sibelius. Avec Augustin Hadelich dans le Concerto pour violon de Tchaïkovski. 26 avril : Louie, Grieg, Lizée/Samian, Sibelius. Avec le chanteur Samian et les chanteurs de gorge Evie Mark et Akinisie Sivuarapik. Préconcert de mélodies nordiques avec Camilla Tilling et Philippe Sly le 25 avril à 19 h.