Eman et Vlooper présentent «La joie (3XL)», un album photo

Le disque est un projet collaboratif, mais l’histoire explore l’intimité d’un seul des deux.
Photo: Claude Bégin Le disque est un projet collaboratif, mais l’histoire explore l’intimité d’un seul des deux.

«Je viens d’un milieu culturellement riche qui a connu ses moments moins reluisants », lance le rappeur Eman par un beau samedi après-midi d’été, attablé devant une pinte. À ses côtés, son collègue Vlooper, compositeur, beatmaker, ingénieur musical, opine silencieusement. C’est que Vlooper a grandi dans la Haute-Ville de Québec, lui ; il n’a pas vécu les histoires que raconte son ami « d’en bas », avec la verve enflammée et rigoureuse qui a fait sa renommée. Mais ces histoires, il les connaît comme s’il avait été là, les revit comme nous, auditeurs, les revivons, par procuration, à travers la narration riche et polyvalente du MC. Ce disque, La joie (3XL), l’album rap québécois de la rentrée, est un récit de jeunesse passée en bas de la côte, peuplé de personnages plus grands que nature.

Dès l’excellent XXL paru il y a trois ans (gagnant du Félix album hip-hop de l’année, du prix GAMIQ de l’album rap de l’année, prix Musique urbaine au gala Socan; ils n’en ont pas échappé un), « ça a toujours été un projet solo [de Eman], admet Vlooper. Après, d’avoir mis nos deux noms sur l’album est venu pendant une discussion de coin de table. Moi, le rap, ce n’est pas mon talent. J’ai trop de respect pour ça, pour les textes, le gars qui rappe et qui chante. »

Le disque est un projet collaboratif de ces deux musiciens reconnus pour leur travail au sein du collectif Alaclair Ensemble, mais l’histoire explore l’intimité d’un seul des deux. L’autre se charge d’attacher tout ça avec des beats colorés, truffés d’échantillons et de références musicales qui reflètent le parcours d’Eman, par exemple en rappelant par les grooves et les orchestrations la rivalité des scènes rap américaines de l’Est et de l’Ouest des années 1980 et 1990 qui n’échappait à aucun jeune adepte de hip-hop.

« Moi, j’étais East Coast, j’étais Wu-Tang, balance Eman, mais en même temps, j’étais très inconscient de tout ça parce que j’écoutais aussi du West Coast. Bon, aussi, mes amis étaient plus East Coast… Mais, c’était de la petite compétition, on avait dix ans… C’est comme la rivalité Rive Nord-Rive Sud à Québec dans le temps. Limoilou Starz contre le 83, pis choisis ton camp ! Il ne reste plus rien de ça aujourd’hui, tout le monde travaille ensemble. Les gens vieillissent… »

Éclaté mais cohérent

Sur le plan des thèmes et de la réalisation, ce disque ne s’écoute pas comme la suite de XXL, album sanguin et spontané sur lequel la poésie déconstruite d’Eman dérivait, poussée par les productions vaporeuses, très électroniques, de Vlooper. Cette fois, il y a un message, et des beats plus charnels. C’est incarné, dans le texte et le son. Du funk, un peu d’électro, des rythmes old school. Éclaté mais cohérent. Il y a une histoire, de la première à la dernière chanson. La joie (3XL) prend racine dans le parcours d’Eman, jusque dans le titre — le nom de famille du rappeur est Lajoie — et la pochette.

« Ce disque, c’est un album photo, illustre Eman. Là-dessus, y a des chansons, ou des parties de chansons, je les rappe et j’ai une image mentale de la scène que je décris, comme une photo. J’étais content de trouver chez mon père cette vieille photo de moi » qui a servi à illustrer la pochette de l’album. « Je pars de ma jeunesse, 7 ou 8 ans, comme sur la photo quand j’étais dans la ligue de baseball, jusqu’à aujourd’hui, 33 ans. Tout ça m’est venu naturellement quand j’ai déménagé dans Limoilou, le quartier où mon père est né. »

Une jeunesse et une adolescence dans une famille décomposée, mais heureuse. « Historiquement, dans ma famille, y’a des trucs deep [graves], mais je ne considère pas avoir vécu dans la misère pantoute, insiste Eman. La musique m’a aidé à me raccrocher à quelque chose — c’est vraiment quétaine de dire ça, mais c’est vrai. J’ai eu la chance d’avoir commencé à faire de la musique jeune, à une époque où je n’avais pas de responsabilités — je veux dire, j’aidais ma mère à payer le loyer, mais en fait, j’avais tout mon temps pour développer mon talent, ce que j’aurais difficilement pu faire plus vieux, avec la job, les études, des responsabilités. On ne travaillait pas, on faisait des petits trucs à gauche à droite pour subsister, on vendait du pot pour se payer de l’équipement de studio. »

Et au fil de La joie, on entend le rappeur jaser avec ses amis, ses blondes, sa mère, « qui m’a élevé, elle est touchée aussi par mon parcours, c’est une artiste dans l’âme qui n’a jamais fait d’art », son père qui « n’a jamais pris l’avion, mais dans son bloc, il voyage. Il accueille des Syriens qui débarquent, il parle à tout le monde, tout le monde le connaît. Un gars de la rue. »

Un autre de ces truculents personnages qui ont inspiré Eman. Son grand-père aussi est caché dans l’histoire : Gérard Lajoie, célèbre accordéoniste (une rue de Québec porte son nom). « J’ai grandi dans une famille particulière, et beaucoup des expressions et tournures de phrases que j’utilise dans mes textes sont de ces gens-là ».

Ce disque est beaucoup pour eux : « Le public nous suit, nous, Alaclair, c’est beau à voir, dit Eman. Mais au bout du compte, je veux que mes dix amis, ma famille, les gens qui m’ont vu grandir pis qui savent qui je suis vraiment, je veux qu’ils soient contents de ce disque. C’est la que je saurai que j’ai fait quelque chose de bien. »

Vendredi 1er septembre : scène Paramount du FME