La dernière vie d’Elvis Presley, en coffret

Elvis Presley lors d’un spectacle à l’aréna de Philadelphie en 1957
Photo: Associated Press Elvis Presley lors d’un spectacle à l’aréna de Philadelphie en 1957

Est-il besoin de vous raconter ce qui s’est passé, le soir du lundi 5 juillet 1954, dans le petit studio de Sam Phillips, au 706 Union Avenue à Memphis ? La fois de l’étincelle ? La fois de l’éruption solaire qu’attendait ce visionnaire fondateur de l’étiquette Sun Records ? Le Big Bang de l’histoire du rock ? Ce moment où un grand gamin aux longs favoris, répondant au nom bizarre d’Elvis Presley, se lança dans une version débridée d’un blues d’Arthur « Big Boy » Crudup — oui, That’s All Right —, que le contrebassiste Bill Black et le guitariste Scotty Moore embarquèrent vite fait, et que Sam comprit que la fusion entre le gospel, le country’n’western, le rhythm’n’blues et le boogie avait enfin un nom… et une sacrée gueule ?

Peut-être bien que oui. Qu’il faut revenir là précisément maintenant. Quarante ans jour pour jour après la mort d’Elvis, il est plus que jamais nécessaire de l’entendre vivant, très vivant. Vital et essentiel. Pas question d’attendre le 50e pour raviver la flamme : il se peut que ce soit trop tard. Elvis Presley, en effet, se meurt. Pour la deuxième fois. Cette fois-ci, c’est l’icône même qui montre des signes d’effacement. Allez voir sur Ebay, sur Discogs, dans les réunions de fadas du vinyle : la cote est en déclin. Vertigineux. Jamais on n’a tant vu de disques rares et d’objets-cultes sortir des craques du plancher. Et valoir de moins en moins. Et on sait pourquoi : il y a certes encore des millions d’admirateurs plus ou moins fervents d’Elvis dans le monde, mais moins de millions qu’avant. Les fans de la première époque, disons-le, sont en voie de disparition.

Cote en baisse

De grands collectionneurs meurent aussi, et leurs ayants droit inondent le marché, sans pour autant trouver des tas de potentiels preneurs s’entredéchirant comme avant pour d’indéniables raretés. Il se trouve aussi qu’avec le temps, les acheteurs les plus sérieux (c.-à-d. qui ont les moyens de leurs désirs) sont plutôt repus. Que vouloir de plus quand on détient le Graal, à savoir les cinq 45-tours originaux de chez Sun, et les 78-tours aussi, en parfait état ?

Dans le Guardian du 7 mai dernier, la journaliste Oobah Butler, pour son papier intitulé Can’t Help Falling in Price : Why Elvis Memorabilia Is Plummeting in Value, a observé le phénomène à divers niveaux de « collectionnite ». Elle note une baisse marquée de la demande pour les articles haut de gamme : une gravure d’essai de la chanson Suspicion, évaluée à quelque 20 000 $CAN, n’a pu dépasser les 11 000 lors d’une vente aux enchères. La démarque est encore plus prononcée pour les disques « abordables » (qui se situaient, stables investissements, dans la brochette des 40-50 $) : « Personne n’en veut », se lamente un marchand britannique.

Boucle bouclée

Chez RCA/Sony Legacy, on arrive au bout de ce qui pouvait intéresser les « complétistes » : pour les rééditions, sur l’étiquette spécialiséeFollow that Dream, on a aligné les coffrets remplis à ras bord de prises alternatives. Des dizaines et des dizaines de concerts des années 1970 se sont ajoutés à la quantité déjà considérable de matériel disponible. On peut raisonnablement dire qu’avec les 85 pistes du coffret A Boy from Tupelo : The Complete 1953-1955 Recordings, on boucle la boucle. Tout ce qui pouvait être retrouvé l’a été, on a mis deux ans à tout restaurer. On n’est jamais totalement à l’abri d’une découverte, mais le mot « définitif » qualifie honnêtement ce coffret.

Qui plus est, la multinationale n’avait pas le choix : la restauration permet de renouveler les droits d’édition pour ces enregistrements qui ont plus de 60 ans. La compétition s’affairait : plus tôt cette année, le label indépendant Memphis Recording Service lançait The Complete Works 1953-1955, sur les talons de son Elvis Live in the 50’s – The Complete Recordings. Presque tous les mêmes titres s’y trouvent : il fallait l’exceptionnelle restauration par l’équipe de chez RCA (sous la direction de l’indispensable Ernst Mikael Jorgensen) et le fabuleux livre de 120 pages qui accompagne les disques (je n’ai jamais vu une telle somme de photos et de documents inédits) pour justifier la dépense.

Achat plus que recommandé : que l’on soit arrivé au rock avec les Beatles, Charlebois, Led Zep, Springsteen, les Clash, les Colocs ou les White Stripes, ces performances constituent en quelque sorte les tables de la Loi : le mélange détonant des genres, la totale liberté d’expression et de mouvements, la pulsion sexuelle irrépressible, tout est là. Écoutez-moi n’importe lequel de ces enregistrements, et d’abord Good Rockin' Tonight ou Baby, Let’s Play House : ça vous habitera pour la vie. Et ça retardera, pour quelques décennies encore, la seconde mort du roi.

 

Elvis Presley - Baby, Let’s Play House

A Boy From Tupelo. The Complete 1953-1955 Recordings

Elvis Presley, RCA/Sony Legacy

1 commentaire
  • Luc Lepage - Abonné 16 août 2017 18 h 15

    Merci Sylvain Cormier

    Votre plume et votre connaissance approfondie d'Elvis font honneur à votre profession et à l'artiste incomparable qu'était Elvis dont on a plus que jamais besoin devant le spectacle navrant de la montée du racisme aux États-Unis et la réaction pitoyable du Président Trump. Long Live The King!