FrancoFolies de Spa: chansons en apnée dans la ville d’eaux

M’sieur 13 s’est bouché le nez avec une épingle à linge en déclarant «Chanson en apnée» lors de sa prestation au festival belge.
Photo: Facebook M’sieur 13 s’est bouché le nez avec une épingle à linge en déclarant «Chanson en apnée» lors de sa prestation au festival belge.

« Si ça se trouve, rien n’est perdu ! » a lâché M’sieur 13, pas mécontent d’avoir entraîné les clients dans le calcul savant qui lui tient lieu de cri de ralliement. Pour la énième fois, il avait monté l’échelle : « Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze… » Et pour la énième fois, nous avions hurlé à l’unisson : « Treize ! » Décidément, on s’amusait ferme avec ce type absolument inconnu trois quarts d’heure plus tôt. Lequel, un rapide de l’accessoire, s’est bouché le nez avec une épingle à linge, assortissant la manoeuvre d’un commentaire maison : « Chanson en apnée… » On aurait dit Alibert dans le film Arènes joyeuses, au début du cinéma parlant. Mais version troubadour punk chevauchant les siècles, sorte de Gavroche à rouflaquettes, chapeauté d’un haut-de-forme, botté de Doc Martens, une ceinture cloutée lui retenant le tartan. Un marrant cinglant, M’sieur 13.

Quand je pense que nous n’étions même pas au Havana Café pour le spectacle, mais bien pour le pot de l’amitié. Nous avions failli aboutir ailleurs, mais il aurait fallu manger. On a abouti là parce qu’une trouée momentanée s’est faite dans la très compacte foule francofolle du soir naissant, qu’on a pu passer, et qu’une table près des haut-parleurs s’est libérée. On redoutait d’ailleurs un peu que l’éventuel ramdam noie la conversation. Mais nous nous sommes tus, c’était trop épatant, ces chansons, ce gars. Imaginez The Clash chez Dutronc, mais belge, en formule trio : M’sieur 13 (ses déclamations de titi liégeois, ses percussions, son gazou, son épingle à linge) avec un guitariste et un contrebassiste. Sa « p’tite voyoucratie », comme il dit. « Mercoup beaussi ! » comme il dit aussi.

J’ai compris seulement plus tard que nous étions amis Facebook depuis la veille, M’sieur 13 et moi, mais qu’il s’était présenté sous un autre pseudo : Vaurien Bastard. Artisan-chansonnier. J’ai fini par trouver qu’il est né Yves Verbeelen, qu’il a déjà remporté le Franc’Off (le tremplin des Francos de Spa), et qu’il a deux minialbums. Et que ça le botterait de nous flanquer le chant de la légion étrangère (« Voilà du boudin ! ») lors du prochain Coup de coeur francophone. J’ai promis un lobby intensif.

Tous Belges : Noa Moon, Baloji et Loïc l’idole

Ai-je précisé que M’sieur 13 n’était pas programmé aux 24e FrancoFolies de Spa ? Qui est réfractaire, le gaillard ou le festival ? Y a-t-il place pour un insaisissable de son acabit dans cette chanson belge aux couloirs d’accès de plus en plus balisés ? Elle est bien agréable, la chanson pop électro d’une Noa Moon, et les airs un peu flous de son nouvel album Azurite s’accordaient avec le soleil en fin d’après-midi au Village francofou, mais qu’en retenait-on ? Sinon que tous les Européens ne maîtrisent pas l’anglais avec la facilité d’Emmanuel Macron ? En soirée sur la grande scène Pierre-Rapsat, Baloji s’est montré fort habile, encore très capable de marier les rythmes africains et sa poésie — en excellent français dans le texte —, mais on avait cette drôle d’impression qu’il lassait les très jeunes spectatrices venues là pour acclamer leur idole : j’ai nommé Loïc Nottet.

Couloirs d’accès ? Le tout jeune Loïc en a emprunté deux : The Voice Belgique (pourquoi The Voice et pas La voix, ça méduse…) ainsi que Danse avec les stars. Lancé il y a quelques semaines, son premier album connaît un succès si fulgurant que l’on pense à Stromae. Son spectacle à Spa, le tout premier dans un festival belge, était plus qu’attendu, et Loïc Nottet a plus que cartonné, malgré la pluie drue, fameuse drache nationale qui attendait son heure pour noyer la fête. Scénographie, chorégraphies, éclairages et projections, le grand gamin a tout signé. Qui plus est, Loïc le prodige chante comme personne, à moins de mentionner les Rihanna, Katy Perry et compagnie : un timbre très, très haut perché, aussi singulier qu’assumé. Le monde est à sa portée, se dit-on : manque seulement, pour l’amateur de chanson, un propos à sa pop dansante.

Sardou et Renaud, chacun son monde

Quoi d’autre ? Impossible de ne pas parler un peu de Sardou et de Renaud, têtes d’affiche sur la grande scène. À un soir d’écart, le festival aura vécu deux véritables communions de grandes vedettes de la chanson française avec leur public vertigineusement distinct : ç’a été d’abord le grand au revoir à Michel Sardou, dont la tournée d’adieu s’arrêtait dans la Perle des Ardennes. Oui, il les a toutes chantées comme il se doit, pleins poumons : En chantant, Les Ricains, Je vais t’aimer, Les vieux mariés, jusqu’à un duo « virtuel » avec sa mère, Jackie. Oui, il a dit : « Vous êtes un public magnifique ! »

Et Renaud ? Contentons-nous de témoigner d’une grande tristesse. Ce regard fixe et hagard, ces grognements en lieu et place des mélodies, ses présentations incompréhensibles, c’est terrible. Les musiciens, généreux, compensent. Toute la foule chante à sa place toutes les paroles de toutes les chansons, d’En cloque à Marche à l’ombre. Un grand merci d’amour pour services rendus. Mais on aurait aimé mieux ne pas vivre ça. Citons M’sieur 13 : « J’ai tout vu et surtout n’importe quoi… »

Sylvain Cormier était l’invité de l’organisme Wallonie-Bruxelles Musiques aux FrancoFolies de Spa.