Il a suffi qu’Alexandre Désilets chante

Avec sa seule voix, et les expertes guitares acoustiques de ses deux compagnons, Alexandre Désilets a rempli la grande place de l’Hôtel-de-Ville.
Photo: Aurore Davignon Avec sa seule voix, et les expertes guitares acoustiques de ses deux compagnons, Alexandre Désilets a rempli la grande place de l’Hôtel-de-Ville.

Il y a eu un moment où le temps s’est arrêté. Conversations interrompues, têtes tournées, la même question dans les regards : c’est qui, lui ? À ma gauche, une exclamation : « C’est magnifique ! » Et en écho, d’autres émois : « Quelle voix ! » « Dites donc, l’émotion ! » Sur la petite scène ad hoc installée dans la grande salle de l’ancien Casino de Spa, Alexandre Désilets n’avait eu besoin que de quelques mesures de Changer d’air pour qu’un public de showcase professionnel devienne public tout court.

Jusque-là, c’était sympa, sans plus. Un rendez-vous de premier matin de festival pour les accrédités, à la fois lancement de l’événement spadois, remise du prix Rapsat-Lelièvre à Klô Pelgag et présentation des QuébécoFolies. Chouette initiative que ces QuébécoFolies (qui se sont également arrêtées au festival Pause guitare d’Albi et aux Transes cévenoles à Sumène) : ça fait déplacer les diffuseurs et programmateurs de toute l’Europe francophone. Après, la balle est dans le camp des artistes : il s’agit d’attirer l’attention, entre les plateaux de bouchées et le vin rosé pas farouche.

Klô Pelgag, qui a d’ordinaire le gag tout prêt, ne savait pas trop quoi dire quand le (très lourd) trophée lui a été officiellement décerné. « L’eau est merveilleuse ! » s’est-elle exclamée à tout hasard. Guitare acoustique en bandoulière, pas du tout excentrique dans l’attitude (trop tôt pour le décalage ?), elle a chanté Incendie et l’on ne peut pas dire, permettez l’image facile, que la salle de bal des têtes couronnées s’est embrasée. C’était bien mieux lors de son spectacle sur la scène de la SABAM dans le Village francofou : la chanteuse, derrière des lunettes bleues très Elton John, avait retrouvé son aisance, son humour décalé, bref, tous ses moyens qui ne sont pas petits.

Premier artiste des QuébécoFolies, Tire le Coyote m’a bien plu en formule acoustique, maîtrisant mieux sa voix et sa sorte de folk moins neilyoungienne et plus personnelle : sa prestation s’est néanmoins conclue sur un non-lieu, devant des pros décidément distraits. Mehdi Cayenne a amusé, débarquant à peine d’avion, bondissant partout, allant causer directement aux convives dans la salle. Mais il y avait eu Alexandre Désilets avant lui et tout le monde était encore sous le choc : Medhi aurait pu se rouler par terre.

Rebelote sur la grande scène

Le soir de ce même jeudi, le même Désilets était programmé sur la grande scèneen première partie de… Michel Sardou. Le casse-gueule, pensions-nous : lui l’inconnu, devant des milliers d’admirateurs du monsieur smoking de la chanson française, ça ne pouvait pas bien se passer. Comment ne pas faire piaffer d’impatience tout ce monde venu entonner La maladie d’amour, En chantant et Les vieux mariés ? Notre champion des vocalises oniriques n’allait-il pas se faire jeter ? Mauvais plan de programmation ?

Eh bien, il faut croire que l’organisation ardennaise connaît sa clientèle : Alex a épaté. J’ai vu des sardouphiles tout aussi estomaqués, voire émus, que les pros du matin. Avec sa seule voix, et les expertes guitares acoustiques de ses deux compagnons, il a rempli la grande place de l’Hôtel-de-Ville. Ça débordait de beauté. Et les gens qui arrivaient tranquillement pour leur Michel Sardou étaient pour ainsi dire happés. C’est quelque chose de pas ordinaire, le registre, le maniement du falsetto chez Alexandre Désilets : qu’il s’agisse de Renégat ou J’échoue, ça prend presque toujours au coeur. C’était vrai pour moi la première fois que je l’ai entendu au concours Ma première Place des Arts, et c’était vrai à Spa pour les diffuseurs autant que les simples spectateurs. Dans l’enclos V.I.P., un programmateur venu de Croatie n’en revenait pas, et disait à qui voulait l’entendre qu’il ferait chanter ce gars-là chez lui. À un moment, Alexandre a offert une reprise, chanson marquante de son enfance : My Prayer. Oui, celle des Ink Spots et des Platters. On a tous fait : « Ooooooh ! » C’était beau sans bon sens ; notre gaillard jouait avec la mélodie mais pas trop : une merveille. La chanson a débouché — comment ? — sur Blackbird, des Beatles, et c’était comme le matin : magnifique.

De retour à l’hôtel, en début de nuit, la station locale Télévesdre repassait en boucle l’émission spéciale que La Deux diffuse chaque soir en direct des FrancoFolies. Qui était en vedette, qui voyait-on le plus souvent, plus que Sardou ? Je vous le donne en mille : Alexandre Désilets en performance sur la grande scène Pierre-Rapsat. Ça faisait beaucoup d’Alex dans le même jeudi : impossible de ne pas penser qu’une telle journée aura des suites, et qu’à travers l’Europe, quiconque sera exposé à cette voix, à cet interprète au naturel désarmant, se souviendra du moment.

Sylvain Cormier est l’invité de l’organisme Wallonie-Bruxelles Musique aux FrancoFolies de Spa.