Louis Frémaux, le courage et le style

Photo tirée du coffret que Warner Classics vient tout juste de publier.
Photo: Warner Classics Photo tirée du coffret que Warner Classics vient tout juste de publier.

Le chef d’orchestre français Louis Frémaux est mort le 20 mars dernier dans un anonymat quasi complet à l’âge de 95 ans. Frémaux, excellent défenseur du style français, ne méritait pas cet oubli. Un coffret publié par Warner Classics vient opportunément nous le rappeler.

Il est très possible que Louis Frémaux ait eu connaissance avant sa disparition, à Blois, au printemps dernier, de l’hommage qui se préparait du côté de Warner, qui exploite le fonds EMI, label pour lequel le chef enregistra 16 disques vinyles, dans les années 1970, à Birmingham.

Avant de faire carrière au Royaume-Uni, Frémaux avait commencé par être un héros de guerre. Né dans le nord de la France en 1921, le jeune Louis vit ses études musicales interrompues pour être interné par les nazis dans un camp de travail, dont il s’échappa pour gagner la Résistance.

Après la guerre, il s’enrôla dans la Légion pour aller combattre au Vietnam de 1945 à 1947. Frémaux fut décoré de la Croix de guerre, puis de la Légion d’honneur. Élève en direction de la classe de Louis Fourestier au Conservatoire de Paris, premier prix en 1952, il fut repéré par les fondateurs de la maison de disques Erato, Philippe Loury et Michel Garcin.

Le baroqueux des années 1950

Nous sommes en 1953. Michel Garcin propose à un ami du conservatoire, Jean-François Paillard, d’enregistrer le Te Deum de Charpentier, qui deviendra le premier disque Erato. Ce sera un triomphe. Garcin ajoute alors une seconde roue à son carrosse artistique avec Louis Frémaux, labourant le même répertoire baroque français oublié.

Frémaux entame donc sa carrière discographique en enregistrant Delalande, Rameau, Mouret, Campra, Monteclair. Surtout, il révèle au monde le Requiem de Jean Gilles. Cet enregistrement se verra attribuer le Grand Prix du disque en 1956. C’est cette année-là que Frémaux prend la tête de l’Orchestre national de l’Opéra de Monte-Carlo, poste qu’il occupera pendant 10 ans.

À Monte-Carlo, le chef français enregistre des disques pour Deutsche Grammophon, dont un merveilleux programme d’ouvertures françaises, qu’il conviendrait de rééditer. C’est aussi à Monte-Carlo qu’il entame un partenariat avec EMI et grave son disque sans doute le plus vendu : celui où il accompagne Samson François dans les deux concertos de Chopin.

C’est fort de cette notoriété, acquise à Monaco, mais aussi comme chef invité, que Frémaux arrive en 1968 à Birmingham. Cet orchestre en déconfiture lui offre immédiatement de devenir son directeur musical. La même proposition lui arrive simultanément de Lyon. De fait, Frémaux mettra aussi sur les rails (entre 1969 et 1971) l’Orchestre philharmonique Rhône-Alpes qui deviendra par la suite l’Orchestre national de Lyon.

La saga Birmingham

Au Royaume-Uni, Frémaux restera dans l’histoire, notamment à travers les disques qui font l’objet de la présente réédition, comme le prédécesseur de Simon Rattle à Birmingham. Frémaux dirigea le City of Birmingham Symphony Orchestra (CBSO) de 1969 à 1978, et c’est lui qui, vraiment, remonta et façonna, permettant au jeune chef britannique Simon Rattle de prendre la suite (1980-1998), et de faire de son mandat un piédestal vers le trône du Philharmonique de Berlin.

Le petit essai de la notice, écrit par Richard Bartby, s’intitule non sans ironie « Louis Frémaux et le “meilleur orchestre français du monde” ». Le raccourci ne manque pas de faire sourire puisque c’est le même défi que se lancèrent Decca, Dutoit et Montréal quelques années plus tard. Le grand accomplissement de Frémaux à Birmingham, qui, comme le rappelle The Guardian, fit passer en un an le remplissage de la salle de 67 % à 83 %, fut la création d’un choeur, aujourd’hui aussi reconnu que l’orchestre. C’est pour cela que l’on trouve dans ce coffret de 12 CD un Requiem de Fauré, bien connu, un Gloria de Poulenc, mais aussi un Requiem de Berlioz très remarquable (il y en a peu d’aussi justes, musicalement) disparu depuis longtemps du catalogue. Notons que tous les documents ont été rematricés à partir des bandes originales.

Les deux CD Berlioz (des pièces orchestrales s’ajoutent au Requiem) sont d’une somptueuse élégance. À noter la qualité du choeur (intonation) trois ans après sa création. Le 3e CD, bijou absolu du coffret, était connu par sa publication dans la collection de CD à prix moyen « Studio ». Il s’agit de l’irrésistible suite Le Cid de Massenet. Son nouveau couplage est Roma de Bizet (1974). La Symphonie de Bizet est désormais associée à la 3e Symphonie de Saint-Saëns. Le volet français comprend également des ouvertures d’Offenbach, des oeuvres concertantes de Lalo et Saint-Saëns avec Paul (violoncelle) et Yan Pascal (violon) Tortelier, un CD Jacques Ibert, complété par Pacific 231 de Honegger et un CD Poulenc avec le Gloria, la suite des Biches et le Concerto pour piano.

Notez que Frémaux a travaillé avec Ibert et Poulenc eux-mêmes, tout comme il a collaboré avec Walton, pour les deux suites de Façade et son ballet The Wise Virgins sur des oeuvres de Bach. La dernière galette comprend des airs pour ténors chantés en anglais par un ténor du nom de David Hughes.

Le divorce avec le CBSO sur fond de conflit très frontal avec le syndicat des musiciens (qui visaient surtout la direction générale, dont Frémaux était solidaire) fut douloureux et l’affecta beaucoup. Après son départ de Birmingham, Frémaux prit en charge le Symphonique de Sydney et revint diriger en Angleterre, enregistrant quelques disques à Londres — un peu à la va-vite — pour la défunte maison Collins.

Hélas !, contrairement à Georges Prêtre ou à Jean Fournet, Louis Frémaux fut privé, par exemple dans les pays asiatiques, de la carrière de grand « vieux sage ».

Le coffret Warner Classic vient donc à point pour nous rappeler que ce chef méritait mieux que l’oubli.

Louis Frémaux

The Complete CBSO Recordings, Warner, 12 CD, 0190295886738

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 10 juin 2017 16 h 35

    Superbe article

    Bravo !