Le retour de Vincent Delerm, le chanteur qui pense tout haut

Vincent Delerm vient présenter à Montréal son plus récent album, «À présent».
Photo: Miguel Medina Agence France-Presse Vincent Delerm vient présenter à Montréal son plus récent album, «À présent».

Faisons le calcul. Les filles de 1973 ont maintenant 44 ans, soit 14 de plus qu’en 2003, au moment où Vincent Delerm a écrit la chanson, qui s’intitule encore et toujours Les filles de 1973 ont trente ans. Et Vincent Delerm les chante encore en spectacle, « celles qui mettaient des bandanas / et des t-shirts best montana / celles qui ont porté les baskets / reebok de rosanna arquette ». Et encore et toujours sans majuscules. « Dans mon spectacle, j’aime beaucoup chanter des chansons du premier disque [l’éponyme Vincent Delerm, paru en 2002], celles du deuxième aussi d’ailleurs [Kensington Square, celui qui démarre avec Les filles de 1973 ont trente ans]. C’est ce qui m’a construit, ce qui m’a porté chance, j’ai une vraie tendresse pour ces chansons. »

C’est aussi en 2003 que Vincent Delerm a chanté à Montréal, pour la seule et unique fois. En programme double avec Mathieu Boogaerts, au Cabaret Music-Hall, qui jouxtait le Musée Juste pour rire. Simple prise de contact, croyait-on. Il allait nous fréquenter avec l’assiduité d’un Thomas Fersen, forcément, après ce petit triomphe, et l’accolade conséquente de la critique. « Je le pensais aussi. Mais il s’est trouvé qu’à chaque spectacle, ensuite, la part du décor dans le fil narratif devenait plus importante, toutes sortes de choses dont le transport s’avérait impossible. En même temps, j’avoue, on aurait dû revenir, on aurait pu essayer quand même de trouver sur place quelque chose d’équivalent au matériel qu’on utilise en Europe. »

Le cinéma de son spectacle

J’en témoigne, pour l’avoir vu deux autres fois aux FrancoFolies de Spa : c’est tout un cinéma, le spectacle de Vincent Delerm. Extrait de mon compte-rendu ravi du spectacle de 2009: « Que de trésors d’imagination déployés ! Un exemple parmi cent : Delerm et ses musiciens arrivent cachés derrière des photos cartonnées grandeur nature. Photos de couples enlacés, en noir et blanc, façon Hollywood 1940. Après un moment on remarque : chaque musicien est sur l’une des photos, dansant avec une star. Clin d’oeil. Le spectacle de Vincent Delerm est ainsi truffé de clins d’oeil. De décors. D’accessoires. Et de pubs des années 1970. Et d’extraits de dialogues de films. Il y a même un générique à la fin. »

« J’ai beaucoup travaillé avec des scénographes », commente l’intéressé, à qui j’ai relu cette description très déficitaire, simple échantillon. « Je ne suis pas capable de faire danser tout le monde pendant une heure et demie. Ce n’est pas ma vocation. Alors j’ai beaucoup théâtralisé le spectacle, avec par exemple une voix off qui dit tout haut ce que je suis censé être en train de penser. Je fais tout pour rendre l’expérience mémorable, à la fois prenante et divertissante. Mon cheval de bataille, ça a toujours été que les gens se sentent un peu plus en vie en sortant des concerts. »

De quoi faire regretter aux Montréalais de ne pas les avoir vus, ces spectacles, non ? « On fera l’impossible pour se faire pardonner. J’ai tendance à croire que le contact se renouera très naturellement. Faut que les spectateurs s’attendent à des cheveux blancs, à des lunettes. Est-ce que j’ai grossi, changé de tête ? Vous en jugerez. » Il rigole en douce. « Mais vous savez, en France, il y a pas mal de gens qui m’ont lâché après les premiers albums, et qui sont revenus… ou pas ! Et comme je ne passe pas beaucoup à la télévision… J’ai la chance de pouvoir mener une carrière dans la durée, alors que le succès du premier album aurait très bien pu être la saveur du moment, et qu’on en reste là. Alors je me dis que chaque album est un peu inespéré. De la même façon que retourner au Québec, je n’y croyais plus trop, et pourtant, j’arrive ! Et je crois vraiment que les 14 ans entre les deux dates, en dix minutes ça n’existera plus… »

De la nécessité du premier degré

À présent. C’est le titre du plus récent album de Vincent Delerm, celui qu’il vient présenter au théâtre Maisonneuve le 13 juin (avec l’excellent Vianney en lever de rideau). On dirait que c’est à notre intention, exprès pour un retour, une sorte de page blanche. De fait, l’album est différent de tous les autres, moins joué, moins observateur amusé, plus « frontal », comme il dit. « C’est très au premier degré, avec peu d’ironie. On ne peut pas tourner autour du pot tout le temps. Et tant pis si on a l’air con de dire les choses plus directement. » Dans Je ne veux pas mourir ce soir, dans La dernière fois que je t’ai vu, Delerm raconte, tout simplement. « J’étais dans ce moment de la vie personnelle où les proches disparaissent autour de soi. Je ne pouvais pas désamorcer ce que je ressentais, je ne pouvais pas me réfugier dans les images, les références. J’ai essayé de ne pas romancer la narration. »

C’est quand même le grand art de l’allusion. « À l’hôpital de Poissy on ne trouve pas les infirmières dans les couloirs. / Il faut que tu rentres mon chéri. / Il ne faut plus que tu t’embêtes à venir me voir comme ça. », chante-t-il sans vraiment chanter, dans La dernière fois que je t’ai vu. « Quand on travaille dans l’intention de toucher les gens, relativise-t-il, ça part forcément de quelque chose de très personnel. »Les amants parallèles, l’album précédent, avait tout du récit fictif, d’un scénario à la Truffaut, une histoire très cinématographique de couple. « Au moment de faire la promo de cet album, je disais : c’est ma vie en partie, en partie pas. Maintenant que c’est passé, je peux le dire : il n’y a presque rien d’inventé dans Les amants parallèles… »

À commencer par l’atterrissage, l’avion dans la neige, dans la première chanson. « Eh oui, c’est la fameuse fois où je suis venu jouer à Montréal. C’est chez vous que j’ai rencontré la personne avec laquelle je vis toujours, et qui est la mère de mes enfants. Et voilà, c’est dit. Alors c’est très particulier pour moi de revenir. »

Vincent Delerm

Au théâtre Maisonneuve de la PdA, le 13 juin, à 20 h.