Norah Jones, ou la vraie liberté au-delà de l’excellence

Elle attire la lumière, Norah Jones, et on l’écoute quand elle chante.
Photo: Larry Busacca Getty Images/Agence France-Presse Elle attire la lumière, Norah Jones, et on l’écoute quand elle chante.

Un certain engourdissement. Torpeur dont je me sors difficilement. Ça doit être le soleil qui plombait en ce dimanche : pas habitué. Ou alors c’est l’entrée en matière instrumentale, tout en glissandos de guitare et tapis d’orgue Hammond B-3. On se coucherait sur cette musique en forme de hamac, au milieu du désert de votre choix. Avec le Stetson rabattu sur le nez, comme James Dean dans le très panoramique Giant. Il n’y a rien à voir sur la scène de la salle Wilfrid-Pelletier, c’est de la musique d’accompagnement pour rêvasser, on pourrait fermer les yeux, d’ailleurs je les ferme.

Pour tout vous dire, je cogne des clous. J’ouvre un oeil quand ça applaudit au milieu d’une pièce : voilà Norah Jones, tiens, qui vient ajouter des accords de guitare et s’en retourne. Pendant un instant, j’étais sûr qu’elle resterait, que c’était sa façon d’entrer en scène sans officiellement entrer en scène. Mais non. Roupillons encore un peu, alors, avec ces pièces instrumentales atmosphériques en trame sonore.

La revoilà, Norah, après l’entracte, avec les mêmes musiciens. Et la chanson-titre du plus récent album, Day Breaks. Les grands rayons orange en fond de scène rappellent le logo de Sun Records. Le groove est encore aussi relaxe qu’en première partie, mais la voix de Norah et son piano extirpent la musique de sa gangue. Elle attire la lumière, Norah Jones, et on l’écoute quand elle chante. I’ve Got To See You Again est plus jazz, les rayons sont maintenant mauves. Nocturnes. Solo de piano devant, sur lit d’orgue : je ne suis pas certain d’être éveillé, peut-être que je rêve.

Douce mollesse et belle souplesse

La version de Don’t Be Denied, du Neil Young bien choisi, se meut en souplesse : on dirait un peu The Band avec Norah, façon The Weight. La relative mollesse du groupe d’accompagnement devient ici un lousse assez jouissif. Ça rebondit sans effort. C’est ainsi que l’on joue quand un groupe de musiciens a dépassé l’habileté et la compétence et franchi le Rubicon, atteint un terrain de vrai jeu.

Qui plus est, le son est parfaitement calibré, avec des rondeurs, de la chaleur et de la précision : oui, oh oui, Wilfrid-Pelletier peut être l’idéal écrin pour l’idéale chanteuse et son band idéal. Ce mélange d’aisance et de maestria se révèle encore plus évident pour Sinking Soon, où ça sonne comme dans un club de La Nouvelle-Orléans. Ambiance enfumée sans fumée. Sensation de proximité. Et j’écris pourtant de la toute dernière rangée du parterre.

Ça groove encore plus quand Norah va jouer debout au piano électrique : cette salle très assise pourrait danser, tiens. Se remuer le popotin. Disons que ça doit bouger beaucoup à l’intérieur des gens. La chanson d’après, plus blues, va du langoureux au délicieusement languissant : je suis encore un peu groggy, mais parce que c’est le meilleur état pour recevoir cette musique. À la guitare pour She’s 22, Norah Jones chante la tristesse de la délaissée : « Does she make you happy ? » À la Fender rouge sang, elle offre une chanson de son groupe Puss N Boots, plutôt rock’n’roll dans le genre. C’est fou comme tous ces genres cohabitent simplement chez elle : cohérence et liberté à la même enseigne. C’est un spectacle de jazz, de blues, d’americana, de rock’n’roll : le liant, c’est elle. Et Norah Jones est au sommet de son art inclusif. Où toutes les musiques enracinées de l’Amérique se rencontrent. Jouissivement.

En cela, on est ravis mais pas si surpris quand Martha Wainwright vient la rejoindre pour chanter Talk to Me of Mendocino de Kate et Anna McGarrigle (une chanson de Kate). Sur leur lancée, occasion doublement saisie, elles partagent tout aussi magnifiquement du Leonard Cohen : Everybody Knows. Et c’est évidemment le moment plus que parfait de ce spectacle supérieur. Norah Jones a vraiment le sens de la circonstance : l’autre jour à Detroit, elle a offert le Black Hole Sun de Soundgarden, alors qu’on venait d’apprendre la mort de Chris Cornell.

Ça se termine acoustique, en pur country. Avec pedal steel, contrebasse et solo de piano à la Floyd Cramer. C’est exquis. Et en rappel ? Je ne peux quand même pas tout vous dire. Il y a des fins pour lesquelles il n’y a pas de mots. À part : beau.

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