Nézet-Séguin entre dans l’arène du Met

Le chef québécois a commencé les répétitions avec l’illustre orchestre new-yorkais.
Photo: Richard Termine / Metropolitan Opera Le chef québécois a commencé les répétitions avec l’illustre orchestre new-yorkais.

Mardi, avec Le vaisseau fantôme de Richard Wagner, Yannick Nézet-Séguin dirigera son premier spectacle au Metropolitan Opera en tant que directeur musical désigné de l’institution new-yorkaise, dont il prendra officiellement les rênes à l’automne 2020. Le Devoir témoignera de cet événement majeur dans la carrière du musicien québécois. Nous nous sommes entretenus avec lui à quelques jours de l’événement.

Yannick Nézet-Séguin n’est pas connu jusqu’ici comme un chef wagnérien. Mais il est appelé à diriger une institution qui possède en la matière une aura internationale depuis la fin du XIXe siècle. Le vaisseau fantôme y a été donné pour la première fois en 1889 ! Le chef québécois sait qu’il va devoir faire ses armes et tracer son sillon, résolument. Il s’est littéralement glissé dans cette reprise du Vaisseau fantôme, tombée à point.

« Je voulais procéder chronologiquement avec Wagner, donc commencer avec Le vaisseau fantôme. Finalement, j’ai dirigé Lohengrin à Lanaudière, avant mon premier Vaisseau, en version semi-scénique à Rotterdam, puis en tournée avec mon orchestre de Rotterdam au Théâtre des Champs-Élysées de Paris et à Dortmund. »

Un an plus tard, Yannick Nézet-Séguin faisait ses débuts au Staatsoper de Vienne dans ce premier opéra d’importance de Richard Wagner. Les événements se sont enchaînés parfaitement : « Vienne s’est manifesté quand j’avais déjà planifié Rotterdam. Rotterdam m’a donc permis d’accepter Vienne. Après avoir fait Rotterdam et sachant que je reprendrais l’oeuvre à Vienne, New York s’est libéré. Dans le choix de la production que je voulais diriger cette saison au Met, il y avait au départ Manon Lescaut, mais à un moment, la possibilité du Vaisseau fantôme est apparue. J’ai sauté dessus, car j’avais envie de diriger du répertoire germanique. Je suis particulièrement heureux de la tournure des événements, c’est-à-dire que ce spectacle soit celui de ma première présence au Metropolitan Opera depuis ma nomination. »

Le travail de préparation du Vaisseau fantôme à New York diffère substantiellement de ce que Yannick Nézet-Séguin a connu à Vienne, où « c’est beaucoup plus rapide, avec beaucoup moins de temps de répétition. Beaucoup de qualité, certes, mais peu d’approfondissement ».

Réviser les classiques

Les conditions de travail pour cette reprise new-yorkaise conviennent davantage au chef, car dans son esprit, le Vaisseau fantôme, qui le « fascine », « est une oeuvre pivot de l’histoire de la musique ». « Il y a des moments visionnaires, surtout dans la musique du Hollandais. On y entend Tristan, le Ring et jusqu’à Parsifal. » Selon le chef, « il faut vraiment creuser en profondeur dans l’aspect visionnaire ».

« Il y a, en contrepoint, la musique de Daland, celle des fileuses, davantage rattachées à la tradition romantique allemande de Weber », nous dit Yannick Nézet-Séguin. Dans ce filon, on conseillera aussi aux mélomanes d’écouter le fascinant et trop méconnu Heinrich Marschner, notamment son opéra Le vampire.

Le chef évoque enfin « la musique d’Erik, qui pourrait être tout droit sortie de l’opéra italien » et souligne à juste titre que « cette différenciation dans les sonorités, dans l’approche musicale, se fait plus facilement avec un déroulement normal de répétitions », comme il en bénéficie à New York.

A-t-il pu surprendre les musiciens, pourtant blasés en tout ce qui concerne Wagner ? « Oui, surtout que ce n’est pas un opéra que le Met a énormément programmé ces dernières années », relève le chef, qui se réjouit de « l’extraordinaire état d’esprit de l’orchestre — l’énergie, la volonté, la compréhension de leur part ».

« Nous avons pris de nouvelles partitions, planifié des lectures d’orchestre plus longues avec une volonté de revisiter et préciser les bases. Cela va paraître anodin à beaucoup de gens, mais il y a des différences dans les récitatifs accompagnés dans des accords entre des noires, des noires pointées et des croches. Par la tradition, par défaut, tous les accords étaient joués courts et secs, car c’était moins risqué ainsi. J’ai voulu remettre à l’esprit de tous comment concevoir chaque accord. Quel accent ? Quelle longueur et quelle vitesse d’archet ? Le soutenu ou le non soutenu… Tout cela, afin de ponctuer le discours de manière plus dramatique, avec plus de relief. J’ai vu dans leurs visages que cela leur faisait plaisir de creuser ce niveau de détail. Comme ils vont reprendre ce répertoire ensuite avec d’autres chefs, il est important de concevoir ces choses sur des bases très solides avec le directeur musical afin d’apporter ce bagage musical par la suite en toutes circonstances. »

Après Le vaisseau fantôme, on sait déjà que Yannick Nézet-Séguin abordera Parsifal, dont il reprendra la saison prochaine la production de François Girard, opéra qu’il rodera à Lanaudière cet été. La suite logique serait Lohengrin. « Il y aura Lohengrin, mais, contrairement à la rumeur, il n’y aura pas de Lohengrin en 2018-2019 au Met. Quand il y en aura un, ce sera avec moi, mais plus tard. Je cherche à faire Tristan, peut être pas au Met, mais toucher à Tristan est essentiel pour moi, car on peut penser qu’au Met le nouveau Ring va commencer vers 2024. On est en train d’évaluer quel metteur en scène, quelle vision, mais c’est sûr que le Ring, c’est quelque chose dont je vais hériter et que ce sera un nouveau Ring, parce que cela se passe comme cela. »

D’autres Wagner

Le chef nous informe qu’il va y avoir au Met « une reprise du Ring de Robert Lepage dans deux ans, mais il ne sera pas dirigé par moi ». La situation wagnérienne de Yannick Nézet-Séguin est donc limpide et se résume en une phrase : « J’ai d’ici 2024 pour faire d’autres Wagner afin de me préparer au Ring ! »

À New York, l’emploi du temps extramusical de Yannick Nézet-Séguin est rythmé par des rencontres minutées à 30 minutes par personne, « le directeur de la musique, le chef de choeur, le directeur du personnel de l’orchestre, le comité des musiciens et j’en passe »… Pour lui, « être dans la maison permet de régler plus rapidement les choses ». « Cela fait du bien à l’équipe d’avoir quelqu’un de présent avec lequel dialoguer pour parler par exemple de problèmes récurrents de dispositions de l’orchestre dans la fosse. Là, j’ai réglé le problème, du moins de manière temporaire, jusqu’à ce que, peut-être, je décide de replacer la fosse complètement différemment en 2020. »

Les questions au quotidien sont de tous ordres : « Statuer si l’année prochaine on prend un Heckelphone ou un hautbois basse dans Elektra, décider s’il faut remplacer nos tubas wagnériens parce qu’ils ont déjà 40 ans. Cela peut aller jusqu’à remplacer un chanteur malade en urgence en auditionnant via Facetime ! »

Le vaisseau fantôme au Met

27 novembre 1889. Première représentation

9 novembre 1950. La plus légendaire des affiches, avec Hans Hotter et Astrid Varnay, sous la direction de Fritz Reiner

8 mars 1979. Nouvelle production de Jean-Pierre Ponnelle, dirigée par James Levine avec José van Dam dans le rôle du Hollandais.

11 décembre 1989. Première de la production d’August Everding et Hans Schavernoch, qui sera reprise mardi. James Morris chante le Hollandais.

25 avril 2017. 155e représentation au Met, 39e de la production Everding qui n’a pas été montée depuis 2010. Débuts de Yannick Nézet-Séguin en tant que directeur musical désigné.

Il sera possible d’accéder à la diffusion audio en direct mardi à partir de 19 h 30
1 commentaire
  • Yvon Bureau - Abonné 22 avril 2017 06 h 31

    Admiration+++, c'est de bonne note !

    Yannick, reçois et ressens profondément toute notre admiration et toute de notre gratirude.

    Tu es toute une Musique au coeur de notre fierté québécoise !