L’art et les manières

Le pianiste russe Konstantin Lifschitz
Photo: Felix Broede Le pianiste russe Konstantin Lifschitz

Le Festival Bach a eu raison d’inviter le Russe Konstantin Lifschitz. Ce pianiste, qui fêtera ses 40 ans cette semaine, est apparu dès son plus jeune âge comme un artiste atypique, visionnaire et imprévisible.

Au même titre que dans le monde lyrique on observe un culte de Wagner, il y a désormais, dans celui du piano, aux yeux des amateurs, une caste des « interprètes de Bach ». Parfois pour le meilleur (Perahia, Koroliov, Zhi Xiao Mei, Hewitt), parfois pour le pire (Dinnerstein). Konstantin Lifschitz, associé depuis ses débuts à ce répertoire, se situe désormais entre ces deux catégories. À le suivre au disque depuis lors (ses Goldberg enregistrés pour Denon en 1994, à 17 ans) jusqu’à aujourd’hui (ses Goldberg de 2012, chez Orfeo), j’ai l’impression d’avoir face à moi un artiste en permanent processus de recherche.

Dans cette quête les routes ne sont pas dégagées et ensoleillées pour tout le monde. Murray Perahia puise dans ses recherches une sérénité qui l’amène vers une évidence solaire. Konstantin Lifschitz semble s’enfoncer dans un labyrinthe de plus en plus inextricable. Aux prises avec la matière, il en arrive à la triturer, tel, dans les Menuets de la 1re Partita et la Sarabande de la 2e Partita, cet effet de désintégration progressive des lignes, façon boîte à musique dont le ressort se distendrait.

Le paradoxe, patent dans l’enregistrement des Goldberg chez Orfeo autant que samedi dans les Partitas, est que plus Lifschitz cherche, moins il a l’air de trouver. Du coup, l’artiste se fait expérimentateur, à coup de dynamiques outrées, voire tapageuses (Courante de la 2e Partita, Sarabande de la 3e Partita), d’effets exagérés (le Capriccio sur-articulé de la 2e Partita qui perd son caractère ludique) et d’étranges suspensions dans la ligne musicale, résultant souvent du fait qu’il se sait plus quoi ajouter dans les reprises. La limpidité de la musique s’encombre de nombreux maniérismes.

Alors, il y a, bien sûr, quelques moments visionnaires (c’est le propre des chercheurs de trouver des pépites) qui renforceront l’aura d’un artiste pas comme les autres. Mais, sachant que la musique de Bach est intrinsèquement de l’or en barre, le spectateur a surtout l’impression d’être convié à un laboratoire musical dans lequel le savant alchimiste s’escrime en vain à trouver la recette pour transformer… l’or en or !

Les Partitas pour clavier

Jean-Sébastien Bach : Partitas I à VI. Konstantin Lifschitz (piano). Concert 1 : Partitas I à III, salle Bourgie, samedi 3 décembre à 17 h.

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