Yo-Yo Ma et l’arbre à sons

Le violoncelliste Yo-Yo Ma
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le violoncelliste Yo-Yo Ma

Très grosse et ambitieuse affiche pour le Festival Bach de Montréal, qui fêtait vendredi sa 10e édition en grande pompe. Il est difficile de trouver un artiste assez grand public pour rallier du monde, au-delà des amateurs de Bach, à la Maison symphonique de Montréal. Le choix de Yo-Yo Ma, la plus grosse vedette internationale du violoncelle, montre qu’il existe encore de véritables « stars » en musique classique. Là, pour le coup, je pense qu’on a vraiment battu le record d’assistance à la Maison symphonique de Montréal. Je n’ai jamais vu autant de monde aux places debout du balcon et des chaises avaient même été rajoutées sur scène !

Le violoncelliste américain de 61 ans a exploré de nombreux chemins de traverse musicaux depuis deux décennies, mais il n’a pas perdu son aura musicale dans le répertoire classique. Mieux encore : il travaille d’arrache-pied et continue à réfléchir à de nombreuses questions stylistiques. Contrairement à Rostropovitch, qui s’enlisait dans l’autosatisfaction à mesure qu’il avançait en âge, Yo-Yo Ma élève et universalise son art.

La comparaison de ses deux enregistrements (Sony) des Suites de Bach, en 1982 puis entre 1994 et 1997, montre une évolution stylistique marquée. Dans les années 1980, Yo-Yo Ma avait une approche « instrumentale » consistant à produire un son le plus saturé et riche possible. C’est ce « challenge sonore » que l’on observait aussi à l’époque de la part des violonistes dans les Sonates et Partitas. Dans la seconde intégrale, qui a donné naissance à des films intitulés Inspired by Bach, l’accord de l’instrument est différent, l’approche plus souple et l’artiste recherche davantage à caractériser chaque suite.

Le Yo-Yo Ma de 2016, dans les trois dernières Suites, a encore évolué et se situe aujourd’hui à 180 degrés à l’opposé de l’approche initiale. Le violoncelliste vise désormais l’immatérialité et une sorte d’apesanteur — en tout cas la légèreté la plus grande possible. Il fixe le ciel et semble cueillir des notes dans un arbre à son imaginaire. Alors qu’on pensait l’avoir entendu à son plus inspiré dans les 4e et 5e Suite, il nous livre la quintessence de cette quête dans une sublime Allemande de la 6e Suite, absolu sommet du concert.

Évidemment l’allègement porte en lui des risques, d’où ces quelques sons métallisés, « à blanc », intercalés çà et là dans le discours. Mais la chose est négligeable tant cette quête de la poésie confidente fascine le spectateur. Ce faisant, Yo-Yo Ma nous livre un Bach très actuel, mais aussi un jeu très attentif aux évolutions de l’esthétique du violoncelle lors des vingt dernières années. Des artistes tels Daniel Muller-Schott, Gautier Capuçon ou Jean–Guihen Queyras tournent aussi le dos au gros son épais qui dominait l’esthétique de l’après-guerre.

Il est intéressant de voir à quel point l’artiste parvient à nous accueillir dans son univers de méditation musicale. Le langage corporel est vraiment important chez les violoncellistes. Nous l’avons vu avec Pieter Wispelwey et ses mimiques presque clownesques au Ladies' Morning il y a quelques semaines. De ce point de vue, Yo-Yo Ma impose la concentration, même s’il ne parvient pas à éteindre les toux, fort gênantes dans la fameuse Sarabande de la 5e Suite. En effectuant toutes les reprises, le soliste installe aussi un espace-temps très distendu qui nous invite à recevoir comme des offrandes du ciel les Allemandes et Sarabandes, ces mouvements lents qui deviennent l’expression la plus intime de son art.

Yo-Yo Ma, venu à Montréal avec le Stradivarius Davidov, qui appartint jadis à Jacqueline Du Pré, a recueilli une ovation de star du rock et a offert en bis une transcription pour violoncelle seul d’Appalachia Waltz de Mark O’Connor.

Quand on pense au flop commercial des Sonates et Partitas par Gil Shaham dans le cadre des récitals OSM en octobre 2015, il convient de féliciter le Festival Bach d’avoir fait de ce rendez-vous avec Yo-Yo Ma un vrai succès populaire couronné d’un grand moment de musique.

Concert de gala du 10e anniversaire du Festival Bach

Suites pour violoncelle seul n° 4 à 6. Yo-Yo Ma (violoncelle). Maison symphonique de Montréal, vendredi 2 décembre 2016.

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