Dans le doute, lâche-toi lousse

Étonnant quoiqu’inégal, le nouvel album d’Alex Nevsky cherche sa richesse ailleurs que dans le confort d’un autre succès radio.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Étonnant quoiqu’inégal, le nouvel album d’Alex Nevsky cherche sa richesse ailleurs que dans le confort d’un autre succès radio.

Propulsé par On leur a fait croire, inéluctable tube radiophonique sacré chanson de l’année au Gala de l’ADISQ 2014, Alex Nevsky est subitement passé d’émergent à incontournable, de timide artisan de ritournelles à figure de proue de la variété québécoise. Le choc et les doutes accompagnant cette vertigineuse ascension constituent la trame de fond de Nos eldorados, disque bigarré posant plus de questions qu’il n’offre de réponses.

Les vannes sont déjà ouvertes, Alex Nevsky a besoin de parler et ça sort d’un seul jet : « J’ai de la misère à synthétiser cet album, confie le musicien. On dirait que je n’ai pas encore pris le recul nécessaire… Ça fait vraiment pas longtemps qu’on a terminé le disque, je me sens comme si j’étais encore dans le processus créatif [menant aux] chansons, alors qu’en ce moment, je devrais être en train d’en parler avec un certain détachement… »

Le « on », c’est le trio de puissance qu’il constitue avec ses complices du précédent album, Himalaya mon amour, les multi-instrumentistes Gabriel Gratton et Alex McMahon, parce qu’on ne change pas une formule gagnante. « On a commencé à travailler sur cet album en février, poursuit Nevsky du même souffle. Avoir passé plus de temps dessus aurait frôlé la maladie mentale. Avec Alex [qui réalise l’album], il était temps qu’on lâche le morceau. Pourtant, je réécoute les masters et me dis : “Arshh, j’aurais changé tel ou tel truc…  »

Nul besoin d’en rajouter, nous voyons tout de suite où il veut en venir. Nos eldorados est certes plus cohérent que le bipolaire précédent, sur lequel Nevsky faisait le grand écart entre son efficace pop vitaminée et la chanson introspective. Celui-ci coule de source ; or la source a un petit goût de je-ne-sais-quoi qu’on attribue aux choix de réalisation : il peut se passer mille choses en même temps dans une même chanson, les matériaux sonores, percussions, pianos, synthés, vont et viennent de manière étourdissante. On y tente l’alchimie des sonorités acoustiques et électroniques de manière aléatoire. Il y a dans ce disque, confirme le principal intéressé, une authentique volonté d’expérimenter, à laquelle nous ne pouvons ici qu’applaudir.

Ça s’appelle le doute, mesdames et messieurs. Il y a sans doute une belle citation sur le doute qu’on pourrait insérer ici. Aristote, tiens : « Le doute est le commencement de la sagesse. » Galilée ? « Le doute est le père de la création. » Bref, insiste Nevsky, « c’est le premier disque dont je suis vraiment heureux. C’est la première fois que je dis aux amis, dans l’intimité : “Ouais, je suis vraiment content de cet album.” »

Place à la musique

On lui donne raison : étonnant quoiqu’inégal, l’album cherche sa richesse ailleurs que dans le confort d’un autre succès radio. « Mis à part Polaroid et Le coeur assez gros, je n’ai pas l’impression que ces chansons ont été faites dans une volonté radiophonique », abonde Nevsky, qui s’avoue néanmoins soulagé que Polaroid ait retiré de ses épaules la pression de réaliser un autre succès radio, tout en lui donnant la liberté de faire à sa tête sur les onze autres chansons du disque.

Alex Nevsky parle de sa « quête de musicien et d’auteur-compositeur ». « J’essaie juste de mieux maîtriser ce que je veux dire et la manière dont je veux le dire. Mon bagage musical n’est pas vraiment pop, mais on dirait que tout ce que je fais, c’est empiler des hooks ; trop souvent, je ne laisse pas de place à la musique. Y’a des chansons [sur Nos eldorados] qui respirent mieux et où je me dis : “Wow ! J’ai réussi à ne pas y mettre trop de mots… ” Ça paraît simple, mais ce ne l’est pas. J’ai du mal à laisser la place à la musique dans mes disques et dans mes shows. De cette manière, j’ai l’impression d’être un peu en ascension vers l’auteur-compositeur que je veux être dans dix ans, dans quinze ans. »

La chanson-titre, avec son rythme presque tribal, est la plus audacieuse du disque, la meilleure aussi. Le duo avec Koriass, Réveille l’enfant qui dort, compte parmi les moments forts de l’album de ce fan inconditionnel du hip-hop. « Cet album, je le trouve meilleur parce que j’y ai laissé plus de place aux autres, à leur créativité, et ça me rend fier. Les chansons que j’ai coécrites sont celles que je préfère, parce que je peux les apprécier différemment, avec un regard extérieur. » Coeur de pirate collabore notamment à l’écriture et à l’enregistrement de Jeter un sort.

Bon, avec tout ça, reste une question capitale qui nous brûle les lèvres depuis le début de notre conversation, cet élément qui nous garde éveillé la nuit à en chercher la transcendante signification, et maintenant qu’Alex a vidé son sac, lançons-la.

Sur la troisième chanson, Le lit des possibles, vers 1 min 56 s, le son se fond en fermeture jusqu’au silence, comme si c’était la fin de la chanson, mais bizarrement non, le volume remonte ensuite et ça s’étire pour une quarantaine d’instrumentales secondes pourvues d’un rythme électro plus costaud. Pourquoi ?

« Juste pour rigoler un peu, dit Nevsky, d’une voix plus légère. On a eu beaucoup de temps en studio, on a essayé beaucoup de choses pour se faire plaisir. On s’est dit que ce serait une bonne blague à faire à l’auditeur. Ce ne l’est sans doute pas du tout, mais pour nous, avec la tête tellement dedans [la création du disque], cette chanson est passée par tellement de stades, de grooves différents, qu’on avait envie de faire entendre ce que ça donnerait en version plus électro. Disons qu’on tentait de faire de l’humour musical… »

Nous pouvons enfin dormir sur nos deux oreilles.