La montagne Cohen

Leonard Cohen lance un 14e album d’une carrière musicale entamée en 1967.
Photo: Adam Cohen Leonard Cohen lance un 14e album d’une carrière musicale entamée en 1967.

Leonard Cohen ne danse plus sur Boogie Street. Corps fatigué, dos froissé. Lui-même évoque la mort avec son habituel sens de l’ironie. Mais son 14e disque — qui sort vendredi — vient souligner une nouvelle fois la grandeur de l’artiste. Entretien avec son fils, réalisateur de l’album.

Au bout du fil, Adam Cohen parle de son père comme d’un homme « à la fin de sa vie ». Souffrant, confiné à une chaise médicale orthopédique pour l’enregistrement de son dernier disque. Et pourtant : un homme au « sommet de ses pouvoirs », lance-t-il, presque incrédule.

« Je veux dire par là qu’il n’est pas normal que quelqu’un à ce stade de sa vie et de sa carrière soit autant en commande de ses facultés artistiques, explique Cohen fils depuis Los Angeles. Je pense que c’est ce qui le distingue de ses contemporains. Il parle avec une autorité… »

Cohen s’arrête, hésite un moment, puis poursuit. « Il parle avec tous les atouts qu’il a gagnés de ses expériences et d’une vie entière. Il parle du sommet de la montagne qu’il a forgée avec ses mains et ses mélodies. Voilà : c’est de là qu’il nous parle, avec la volonté d’être pertinent, avec le courage aussi d’aborder des thèmes qui sont appropriés à son statut et à son âge. »

Sur cette montagne poétique, Leonard Cohen vient donc poser une nouvelle pierre : You Want It Darker, quatorzième album d’une carrière musicale entamée en 1967 avec l’inoubliable Songs of Leonard Cohen (il avait alors 33 ans et cinq livres derrière lui).

Cycle

Neuf chansons neuves sur la table : du bonheur pour les fidèles du plus célèbre et respecté des créateurs montréalais. Un disque sombre, crépusculaire à bien des égards, avec de grandes chansons. Un disque majeur, aussi, par ses thèmes (le rapport à la vie, l’amour, la mort, le désir, la religion, la vieillesse — du Cohen pur jus) et par le traitement de ceux-ci.

« C’est un disque qui prend la vie intérieure et le dialogue intérieur très sérieusement, estime Adam Cohen, 44 ans. Il vole au-dessus des slogans. »

Le disque vient d’une certaine manière compléter la « trilogie du retour » (après les albums Old Ideas en 2012 et Popular Problems en 2014) de Cohen, un cycle de création à la fois inattendu et particulièrement fécond. Mais il le complète tout en s’en distinguant. Et c’est ce qui, pour Adam Cohen, en fait « le plus remarquable disque » de Leonard Cohen depuis The Future, il y a près de 25 ans.

Parmi les nuances, on notera le dépouillement des arrangements et le quasi-abandon des choeurs féminins qui traversent les albums de Cohen depuis toujours — cela au profit d’un choeur d’hommes (celui de la chorale de la synagogue montréalaise que fréquentent les Cohen depuis des décennies).

Mais c’est surtout la maîtrise de sa voix qui en jette. Certes plus basse que jamais — l’homme qui a écrit A Thousand Kisses Deep chante réellement à mille lieues de profondeur —, mais bouleversante de bout en bout.

Et cela a beaucoup à voir avec les conditions d’enregistrement, soutient Adam Cohen, qui a pris en main la réalisation du disque alors que son père était prêt à abandonner un an de travail pour cause de maux de dos. Cohen fils lui a trouvé cette chaise orthopédique, et c’est ainsi que Cohen père a pu chanter-réciter ses textes.

« Je lui ai souvent demandé comment il faisait pour nous donner ces prises de voix qui sont comme des chuchotements à l’oreille, mais qui font en même temps trembler le monde entier, dit-il. Il avait une précision et une férocité que je n’avais jamais vues encore. Faire les voix a toujours été difficile pour lui, et voilà qu’il avait cette rapidité, cette précision ? Et sa réponse a toujours été que parce qu’il souffrait et qu’il était immobilisé, il n’y avait rien pour le distraire. Sa concentration était maximale. »


Destin
Plus largement, Adam Cohen évoque un projet « emporté par un vent mystérieux, touché par une grâce, un destin. On ne peut pas orchestrer ce genre d’inspiration ».

Le processus fut « exaltant », dit-il. « On savait que quelque chose de spécial était en train de se passer. J’ai vu mon père, un homme en grande douleur, se lever pour danser en face des haut-parleurs. On a écouté des chansons en boucle comme des adolescents. On a ri, parfois avec l’aide de marijuana médicale… Ce fut une expérience douce et remarquable. »

D’autant que pour lui, elle signifiait une nouvelle étape dans sa progression au sein de ce qu’il appelle l’« entreprise familiale » — une sorte de Cohen et fils, artisans de chansons. « J’ai commencé tout en bas, très humblement, au premier étage. Là, j’ai l’impression d’être enfin dans la même pièce que mon père, aux étages supérieurs : mon père s’est tourné vers moi pour que je l’aide ; il m’a demandé d’être en dialogue avec sa musique. C’est la première fois qu’il me demande mon avis à ce point. Et c’est très gratifiant. »

 

Troisième acte
Difficile de dire si ce sera là le dernier album de Leonard Cohen — le principal intéressé a indiqué cette semaine qu’il travaille sur deux autres projets et aimerait les terminer si sa santé tient le coup. Mais pour Adam Cohen, peu importe : la dernière phase de la carrière de son père (depuis son retour sur scène en 2008) aura été tout simplement magique.

« C’est une autre différence entre lui et ses contemporains. Ce troisième acte de la vie, dans ce qui est une pièce de théâtre généralement mal écrite pour les êtres humains, est incroyablement bien écrit pour lui. »

Une forme de politesse, en somme, de la vie envers le poète.


 
5 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 20 octobre 2016 04 h 11

    Serais-je le seul… ?

    Pour ce poête Montréalais génial, que représentent donc les Québécois et la langue française dans son parcours d'artiste (lui que j'ai déjà entendu pratiqué avec élégance un français "à la mode montréalaise") ?
    Je me le demande depuis longtemps, simplement parce que je ne l'ai jamais entendu parler de celles et ceux qui représentent le coeur culturel de cette ville, la mienne, du Québec, le mien aussi bien sûr, et de cette majorité que francophones, nous y constituons (en proportion décroissante, il faut le dire...).
    Quelle est donc la place que nous occupons dans la construction de son oeuvre remarquable et en quoi fut-elle, ou pas du tout, marquée ?.
    J'aimerais bien en connaître quelque chose sur son idée et sa perception, puisque jamais je n'ai rencontré une entrevue, un texte ou quoi que ce soit de lui, qui en abordent la question...
    Autrement, serais-je le seul au monde à en ignorer cet aspect de sa vie, de son humanisme à fleur de peau et de cette créativité si exceptionnelle dont il a toujours fait preuve ?
    Moi, pas savoir...

    • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 20 octobre 2016 09 h 24

      Oui, on peut bien parler de monomanie.

      Et vous, vous vous intéressez aux Juifs de Montréal?

      Kafka à Prague, l'Allemand chez les Tchèques.

    • Alexis Lamy-Théberge - Inscrit 20 octobre 2016 13 h 50

      Tout de même, si au-delà du militantisme le sujet vous intéresse :

      "«Chez mon père, il y a aussi cet amour de la langue française, même s'il ne l'utilise pas dans sa poésie et ses chansons. Il reconnaît la magie de la langue, mais sait aussi qu'il ne la maîtrise pas autant que l'anglais. Il ne faut pas oublier non plus qu'il a refusé en 1968 le Prix du Gouverneur général, car à l'époque, c'était considéré comme "a canadian award" et qu'il sentait davantage une appartenance au Québec», raconte Adam".

      http://www.lapresse.ca/le-soleil/arts/sur-scene/20

    • Yves Côté - Abonné 20 octobre 2016 15 h 31

      Monsieur Lamy-Théberge, je reconnais parfaitement les mérites du fils et l'affection tout à fait fondée je crois, qu'il porte autant à son père qu'à l'oeuvre unique de celui-ci.
      Mais ce qui me chicotte, c'est l'idée qu'a développée l'artiste sur la place que nous occupons dans le cheminement, le développement, de son oeuvre exceptionnelle.
      Pour de ce qui est des juifs de Montréal, je pense (humblement tout de même...) que je pourrais peut-être vous surprendre en plusieurs choses.
      Qui sait si un jour j'en aurais même l'occasion, par un texte dont à ce jour personne n'a (encore) voulu ?
      D'ailleurs, si cela vous tente et que vous ayez du temps devant vous, je vous invite à fouiller dans les commentaires que depuis quelques années j'ai commis ici à ce sujet...
      Ainsi, à défaut d'en apprendre vous-mêmes de celui-ci puisqu'à votre aplomb je pense que vous devez m'être certainement supérieur en connaisances, vous verrez au moins que je ne suis pas tout à fait inculte en la matière...
      Ce qui à défaut d'être remarquable, n'est tout de même pas condamnable d'abrutissement total.
      Mes salutations les plus républicaines, Monsieur.

  • Jocelyne Lavoie - Abonné 20 octobre 2016 23 h 52

    Sublime article pour un sublime poète

    Guillaume Bourgault-Côté signe ici un magnifique article sur le dernier album de Cohen, ce géant de la poésie et de la chanson.
    Quel bel hommage, quelle sensibilité.
    Merci.