L’audace récompensée

 Les projections constituent l’intégralité du cadre de «My Name is Amanda Todd» de Jocelyn Morlock et sont enrichies par des photos dans «Dear Life» de Zosha di Castri, des extraits d’actualités dans «Bondarsphere» de Nicole Lizée et par un film dans «I Lost my Talk».
Photo: Fred Cattroll  Les projections constituent l’intégralité du cadre de «My Name is Amanda Todd» de Jocelyn Morlock et sont enrichies par des photos dans «Dear Life» de Zosha di Castri, des extraits d’actualités dans «Bondarsphere» de Nicole Lizée et par un film dans «I Lost my Talk».

Quel est le rôle d’un Centre national des arts ? Comment définir « être Canadien », à travers des histoires à portée universelle ? Voilà les questions qui taraudaient Alexander Shelley lors de la conception du projet Life Reflected (Réflexions sur la vie).

De ce projet multimédia quadripartite nous savions déjà que le dernier segment, I Lost my Talk, poème de Rita Joe mis en musique par John Estacio et en images par Barbara Willis-Sweete, possède une force d’embrasement hors du commun. Quand on cherchera à définir un patrimoine musical canadien, cette oeuvre en fera partie au sommet, au même titre que la 5e symphonie de Jacques Hétu.

C’est peu dire que la réussite absolue de I Lost my Talk est l’aubaine suprême pour les promoteurs du projet, Alexander Shelley et Donna Feore. On ne peut rêver fin plus idéale.

On savait aussi que Life Reflected serait un patchwork : quatre histoires, quatre compositeurs, quatre styles. L’unité est donnée par la mise en forme visuelle. Les projections constituent l’intégralité du cadre de My Name is Amanda Todd de Jocelyn Morlock et sont enrichies par des photos dans Dear Life de Zosha di Castri, des extraits d’actualités dans Bondarsphere de Nicole Lizée et par un film dans I Lost my Talk.

Comme l’a prévu Alexander Shelley, le visuel soutient l’attention du spectateur : 70 minutes de création, une salle comble et pas une toux ! Les sujets abordés sont plutôt substantiels, voire graves, mais l’oeuvre de Nicole Lizée sur Roberta Bondar, qui apparaît presque futile au premier abord, apporte en fait une nécessaire détente et, aussi, une bienvenue success story qui s’accorde bien avec le traitement ludique de l’électronique mêlée à l’orchestre. Lizée rebondit sur des mots, qu’elle réinjecte en boucle. Certains épisodes (le lancement de la navette spatiale) sont très réussis.

J’ai plus d’affinités musicales avec le style minimaliste de Jocelyn Morlock, qui habille la tragédie d’Amanda Todd, victime de cyberintimidation. L’admirable travail visuel du studio Normal décrit la froideur de l’univers numérique, qui, pourtant, peut broyer des vies. Musicalement, tout se passe logiquement jusqu’au moment où Amanda Todd crie son angoisse. Mais, ensuite, la partie menant au suicide est comme dédramatisée à outrance. Devenue étoile dans le ciel, Amanda s’est libérée. Mais il n’y a rien de positif dans cette « libération » par le suicide. Or, dans la musique, les couleurs sont plus « majeures » que « mineures ».

La composition de Zosha di Castri sur des textes de la Prix Nobel Alice Munro campe bien le sujet et s’impose comme une logique premier volet. C’est la musique la plus ardue, la plus escarpée, difficile pour la soprano Erin Wall, impériale comme toujours. L’oreille est surtout accrochée par un traitement magistral des percussions, notamment toute une série de tam-tams. Par contre, c’est le segment qui amène des questions sans réponses sur les rapports entre visuel, texte et musique. Qu’est-ce qui prime ? Qu’est-ce qui supporte quoi ? Par ailleurs, la voix hors champ qui récite les textes est entourée d’un halo qui diminue l’intelligibilité.

Tout ceci posé, Life Reflected est un projet bien balancé qui ne vise pas l’unité par la musique, mais par le cadre visuel. La musique, elle, sert le propos de la diversité. L’acte est courageux. L’audace a été récompensée par un accueil très chaleureux du public. Il est vrai que lorsqu’une création est entourée d’un tel soin, préparée des mois à l’avance pour satisfaire à l’exigence des oeuvres et permettre une assimilation de la musique, cela s’entend.

Tourner au Canada et ailleurs avec Life Reflected sera désormais un autre tour de force. Si Shelley gagne ce pari-là, il aura sa place au temple de la renommée de la musique !

Life Reflected — Réflexions sur la vie

Oeuvre multimédia sur des compositions de Zosha di Castri, Jocelyn Morlock, Nicole Lizée et John Estacio. Productrice du contenu créatif et metteure en scène : Donna Feore. Design visuel : Normal, Montréal. Erin Wall (soprano), Monique Mojica (comédienne). Orchestre du Centre national des arts, Alexander Shelley. Ottawa, Centre national des arts, jeudi 19 mai 2016.