Kaytranada, à la croisée des chemins du hip-hop, du house et du disco

C’est en Europe, et principalement en Grande-Bretagne, que Kaytranada connaît actuellement la plus grande popularité.
Photo: Liam MacRae C’est en Europe, et principalement en Grande-Bretagne, que Kaytranada connaît actuellement la plus grande popularité.

Il est aujourd’hui un des meilleurs ambassadeurs de la musique québécoise à l’international, et pourtant peu de gens connaissent son nom ou sa musique. Voici Kaytranada, 23 ans, compositeur, DJ et remixeur extraordinaire qui lance ces jours-ci un succulent premier album, 99,9 %, chez XL Recordings, la maison britannique des Adele, Radiohead et Jamie xx. Il est temps qu’on en parle, d’autant que le musicien n’en pouvait plus d’attendre la sortie de ce disque.

« Ça fait deux ans que j’attends ce moment », échappe Kevin Célestin, joint dans sa chambre à coucher/studio d’enregistrement, dans le sous-sol de la maison de sa maman, sur la Rive-Sud de Montréal. « Ça a même créé une certaine frustration chez moi : mon équipe me retenait de lancer de nouvelles chansons. Question de stratégies marketing et médiatique, qu’on me disait. Je suis soulagé et excité de me dire que les gens vont pouvoir l’entendre. »

Ses fans, d’ici et d’ailleurs, qui suivent sa carrière depuis ses débuts, l’attendaient depuis longtemps. Né à Port-au-Prince, arrivé ici en jeune âge avec sa famille (qui ne l’a pas eu facile, à lire dans un touchant portrait du musicien récemment paru dans le magazine Fader), il laisse l’école secondaire pour se consacrer à sa passion, la musique.

« J’ai touché à beaucoup de genres musicaux, raconte Célestin. Beaucoup de rap au début, le courant boom bap », avec son frère, rappeur, et ses amis du quartier. « Après, j’ai commencé à faire du house et du disco. Tous les jours, je travaillais à me perfectionner. Chaque moment libre était consacré à faire des beats », d’abord sous le nom Kaytradamus, puis sous Kaytranada. Bourreau de travail, il dit avoir plus de 500 chansons instrumentales dans son ordinateur, « pas toutes bonnes, mais je retravaille sans cesse pour m’améliorer ».

Ses premières productions officielles paraissent en 2010, de manière indépendante. En 2012, il propose sur sa page SoundCloud un remix officieux (un bootleg, comme on dit) d’un vieux succès de Janet Jackson, intitulé If, qui se répand comme une traînée de poudre — en date d’aujourd’hui, le remix a été écouté plus de 5,8 millions de fois. Janet l’a appelé pour lui dire qu’elle aimait son travail : « On a parlé de travailler ensemble… »

Résidence à la BBC

Ce brillant remix, qui donne un tout nouveau souffle à cette chanson r&b, fut l’étincelle dans la carrière de Kaytranada. Il y a deux ans jour pour jour, nous apprenions qu’il avait conclu cette entente avec XL Recordings ; six mois plus tard, la BBC lui offrait une résidence en tant que DJ sur son antenne Radio1 Xtra aux côtés des gros noms de la musique électronique que sont Flying Lotus, Skream et Jon Hopkins. Durant sa résidence, il se faisait un point d’honneur de jouer la musique de ses amis montréalais, KenLo, Vlooper, Shash’U, High Klassified, Alaclair Ensemble, pour ne nommer qu’eux.

Nul n’est prophète en son pays, dit l’adage. Si le public des États-Unis a aussi répondu avec enthousiasme au son Kaytranada (il était de l’affiche du festival Coachella l’année dernière), c’est en Europe, et principalement en Grande-Bretagne, où sa popularité est la plus grande… pour l’instant.

« Je ne sais pas comment l’expliquer, répond le musicien. Déjà, seulement en écoutant la radio là-bas, tu constates qu’ils sont à l’affût des musiques électroniques, du rythme. Et ça, c’est ce que je fais depuis le début de ma carrière. Ça doit être comme ça que j’ai gagné le coeur des Britanniques. »

Pour ceux qui sont moins familiarisés avec le travail de Célestin, qui a appris à composer à l’ordinateur à 16 ans après avoir été conseillé par son petit frère Louis-Philippe, l’album 99,9 % constitue une parfaite carte de visite : tout ce qui fait la magie des productions de Kaytranada y est, dans un concentré de grooves souriants et ensoleillés.

Ce « son Kaytranada », à la croisée des chemins du hip-hop, du house et du disco, est reconnaissable à sa manière de travailler ses échantillonnages sonores, mais surtout à sa section rythmique. Ses motifs de percussions sont plus étoffés que la moyenne, qu’il touche au rap ou au house, toujours avec un petit quelque chose de décalé, révélant ainsi l’influence musicale d’un J Dilla. À ces rythmes, il ajoute des lignes de basses très creuses, mélodiquement ingénieuses, et un peu « sales », comme si elles émanaient de vieux haut-parleurs défoncés.

La description convient à Célestin. « J’essaie du mieux que je le peux de mettre des éléments surprenants dans chacun de mes beats, en privilégiant un son peu lo-fi, la force du kick, l’effet sidechain [un truc de studio qui permet de moduler le son des rythmes selon leurs volumes respectifs] que t’entends souvent dans les chansons technos, j’adore cet effet. Les gens savent que c’est mon son. »

« J’essaie de penser à l’été lorsque je compose, poursuit Kevin. C’est une bonne combinaison, écouter de la musique en dansant et en faisant la fête avec les amis et la famille. C’est vraiment le feeling que je veux transmettre dans ma musique, ça réveille de bons souvenirs aux gens. »