Bernard Labadie ou la quête de la sérénité

Chef fondateur des Violons du Roy, Bernard Labadie retrouve le podium du Palais Montcalm de Québec et celui de la Maison symphonique de Montréal cette semaine.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Chef fondateur des Violons du Roy, Bernard Labadie retrouve le podium du Palais Montcalm de Québec et celui de la Maison symphonique de Montréal cette semaine.

« C’est fou ce que c’est populaire, le cancer ! » s’esclaffe Bernard Labadie avant de s’apprêter à tourner l’émission Tout le monde en parle, plateau sur lequel ses simples qualités de musicien ne l’auraient sans doute jamais mené.

Le chef, bon vivant, n’a pas perdu son esprit persifleur, lui qui n’avait pas prévu cette fascination et ce battage autour du lymphome qui a failli lui coûter la vie à plusieurs reprises entre mai 2014 et avril 2015. « Je n’ai aucun problème à m’exprimer en public, à parler de mon métier, de l’art et des gens avec qui je travaille, mais parler de choses aussi personnelles n’est pas dans ma nature. J’ai décidé de le faire, car quand j’ai commencé à donner des entrevues, j’ai reçu beaucoup de messages de gens que cela touchait et à qui cela pouvait donner du courage. »

« Je considère qu’on m’a donné une autre vie », analyse Bernard Labadie, interrogé par Le Devoir. « Si j’étais parti à 51 ans, cela aurait été très correct. J’avais vécu beaucoup en 51 ans. On aurait pu regretter que je parte si tôt, mais j’avais eu une vie complète. »

« Après être passé si près », le chef espère désormais retrouver toutes ses forces et s’attacher « à trouver le bon côté des choses ». « J’ai envie d’être serein dans la vie, j’ai envie d’être serein dans mon travail ».

Retour mercredi

De la sérénité, il va en falloir cette semaine, où Bernard Labadie retrouvera le podium du Palais Montcalm, mercredi et jeudi, et celui de la Maison symphonique de Montréal, vendredi, avec Les Violons du Roy et La Chapelle de Québec dans la Messe en ut et le Requiem de Mozart.

Devant une salle composée d’amis et de tout le corps médical et paramédical, Bernard Labadie anticipe le rendez-vous « le plus émotivement chargé » de sa carrière.

« La soirée du 10 février, je l’ai vécue dans ma tête plusieurs fois. Je ne sais pas si elle va se passer comme cela », avoue le chef. « Une partie de moi en a peur », une peur émotionnelle et physique. C’est pour cela qu’il est allé faire « les premiers essais sur la machinerie », aux États-Unis, en décembre. « Il y a des bonnes et des mauvaises journées. Je crains d’attraper un virus au mauvais moment, mais du point de vue physique je sais que cela fonctionne. Je peux donc consacrer plus d’énergie mentale à la partie émotive de la chose. » Il s’accroche à la joie de retrouver ses musiciens, qu’il a visités une fois en juillet 2014, lorsque le premier traitement semblait en voie de le guérir, puis en juin 2015, après être passé à travers l’enfer. « Il y a un côté “retrouvailles” très stimulant, une pression émotive positive. Je pense que cette joie-là va m’aider à passer à travers l’ensemble avec sérénité. »

Cette sérénité à laquelle Bernard Labadie aspire est peut-être celle qui a transfiguré musicalement d’autres musiciens après la maladie : Claudio Abbado, après 2001, ou le chef hongrois Ferenc Fricsay, entre 1958 et 1961.

Ressent-il cela ? Au fait : « cela » est-il définissable ? « Pas définissable dans mon cas : je commence à peine et j’ai tout un réapprentissage de mon travail à faire », nous répond Bernard Labadie. « L’instrument du chef, c’est le corps et mon corps ne répond plus comme avant : je n’ai plus l’énergie que j’avais. Pour l’instant, je ne peux pas me tenir debout, je prends des médicaments qui me font trembler et, donc, je dirige sans baguette. Être assis et diriger sans baguette, ce sont deux choses très nouvelles pour moi. » Des musiciens des orchestres de Saint-Louis, Chicago et Toronto sont toutefois venus le complimenter sur l’expressivité de ses concerts. « Je ne peux présumer de rien. J’explore tout cela. Les défis sont intéressants et les quelques solutions, trouvées jusqu’ici, prometteuses. Il se peut que cela fasse de moi, dans quelques années, un chef très différent. »

Sur le fond, le changement, lié à « l’état de faiblesse », est marquant : « On ne peut pas avoir une attitude de conquérant quand on se présente sur le podium dans cet état-là ; on a besoin de soutien, d’amour et d’encouragement de la part des collègues. Quand on a davantage d’énergie, on est plus conscient d’être à l’avant des choses. Là, j’ai plutôt l’impression d’être au même niveau, en primus inter pares. »

Mais la faiblesse physique ne l’amène pas à renoncer à ses idéaux : « L’idéal reste le même et, si on travaille bien, on peut aboutir à des moments tout aussi décoiffants, avec une gestuelle plus économique. » Par contre, le chef observe sa tendance à « laisser aller les choses un peu plus ». « Ma situation physique me met dans une situation où je dois utiliser la force des vagues autour de moi plutôt que de les rediriger ou de les susciter moi-même. Ce n’est peut-être pas mauvais. Réponse dans quelques années. »

Leçons

Pendant sa maladie, Bernard Labadie a tout d’abord travaillé aux transcriptions de Bach qui seront présentées fin février. Celle de la Passacaille et fugue, son « plus gros projet », cherchera « à mettre en valeur les musiciens des Violons du Roy » sans souci de rectitude musicologique. Très vite, le chef n’a plus eu l’énergie nécessaire. Lors de cette période où « le matin on parle à son agent de projets, de programmes, d’engagements et l’après-midi on part chez son notaire pour signer son testament », il écoutait de la « polyphonie de la Renaissance, du grégorien et beaucoup de musique instrumentale de Bach ». Bref, des musiques « qui donnent un certain apaisement ».

À l’hôpital, lors des 100 jours après la greffe, là où la mort choisit son camp, il s’est tourné vers le jazz : « J’ai toujours aimé le vieux jazz et considéré qu’Ella Fitzgerald était peut-être la plus grande chanteuse du XXe siècle. J’aime dans le jazz cette extrême liberté dans des schémas préétablis. »

Le programme Mozart s’est dessiné à ce moment-là. « Je sentais une urgence folle à diriger les oeuvres qui ont eu le plus de sens et de poids dans ma vie et me définissent le plus comme musicien. »

Bernard Labadie se voit comme un chanceux : « Plusieurs médias essaient de me transformer en héros, de me présenter comme un modèle de courage. Oui, je suis un battant, mais tous les gens qui souffrent de cancer se battent avec courage et conviction. Ce n’est pas parce qu’on se bat très fort qu’on va gagner la bataille. Cela prend beaucoup d’autres ingrédients et le premier c’est la chance ». L’un des facteurs chance de Bernard Labadie s’appelle Lorraine : « Je pense à ma soeur, qui m’a littéralement sauvé la vie en me donnant ses cellules souches. C’est une chance. » Du coup, l’homme a changé de groupe sanguin. « Je n’ai plus, non plus, de cheveux gris. Mais pour cela, il y a d’autres méthodes. Je ne la recommande pas, celle-là ! »

L’enfer en cinq dates

14 mai 2014 Hospitalisation d’urgence à Fribourg (Allemagne). Diagnostic de lymphome des lymphocytes T et d’un syndrome hémaphagocytaire qui manque de peu de faire mourir Bernard Labadie lors d’une biopsie.

Août 2014 Après le retour à Québec, échec de la première chimiothérapie et impossibilité de subir une autogreffe de cellules souches.

22 octobre 2014 Après une seconde chimiothérapie énergique, allogreffe de cellules souches de la soeur du chef. Cinq jours plus tard : transfert aux soins intensifs pour quatre semaines en coma artificiel, à la suite de complications respiratoires et de l’absence de système immunitaire.

17 avril 2015 Sortie de l’hôpital.

3 décembre 2015 Premier concert après la maladie : Le Messie de Haendel à Saint-Louis.

 
3 commentaires
  • Ginette Masse-Lavoie - Abonnée 8 février 2016 00 h 57

    Un Requiem d'action de grâces!

    Après ce vendredi 12, nous n'écouterons plus la Messe et le Réquiem de Mozart dans le même état d'esprit. Ces deux oeuvres sublimes seront devenues pour nous des chants de résurrection. Ce ne sera pas un soir de concert ordinaire mais un soir de communion avec les larmes aux yeux, et l'impression de ne pas avoir respiré avant la dernière note. Déjà qu'avec "Les violons du Roy" il n'y a pas de concerts ordinaires! Un vendredi soir mémorable certainement!
    Ginette Lavoie

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 8 février 2016 13 h 25

    Excellente interview ! Bravo !

    M. Labadie est un survivant.

  • Yvon Bureau - Abonné 8 février 2016 14 h 31

    Toute une musique agréable

    que votre récit de vie.

    Touché. J'aurais dû mourir à 51 ans... Et toujours vivant, à 71 ans.

    Le jour de mes 71 ans, on m'a demandé comment j'allais.
    J'ai ressenti profondément la joie d'être là !

    Plaisir+++ que vous soyez encore ici, des nôtres. La Musique a besoin de vous.

    Heureuse et fructueuse continuité de vie à vous, Bernard ! Que votre vie soit pleine d'excellentes notes !