Voir la musique en train de se faire

Le chef Ivan Fischer est passionnant à regarder.
Photo: Marco Borggreve Le chef Ivan Fischer est passionnant à regarder.

Les parutions DVD et Blu-ray nous amènent trois nouvelles intégrales symphoniques, et non des moindres : Ivan Fischer dirige Beethoven à Amsterdam, Valery Gergiev Chostakovitch à Paris et Paavo Järvi mène une intégrale Mahler dans une abbaye allemande. Qu’y a-t-il vraiment à voir ?

Jamais la représentation visuelle de la musique classique n’a été si présente. Certes, les télévisions publiques ont, dans l’ensemble, abdiqué ou relèguent, comme en France, leurs diffusions à des heures avancées. Les pays germaniques, l’Angleterre — à l’heure des Proms de Londres — et le Japon font exception. Face à cette offre en décroissance, des chaînes spécialisées se sont créées. En Allemagne, Brava (non présente ici) diffuse massivement des titres achetés sur catalogue — notamment celui d’Unitel. C’est ce que faisait aussi Mezzo, jusqu’en 2010, date du lancement de Mezzo Live HD, qui ne diffuse que des concerts fraîchement produits en haute définition.

Internet : tout est là !

Quatre canaux via Internet s’ajoutent à cette offre télévisuelle. Le premier, auquel on pense peu, est YouTube. Pour qui peut se satisfaire d’une qualité généralement moyenne, un nombre impressionnant d’archives sont accessibles. Des documents historiques, par exemple Ferenc Fricsay et Zoltán Kodály à la télévision allemande (du jamais vu !), mais aussi des concerts captés à Tokyo par la NHK qui n’étaient jamais sortis du pays. Le fouineur pourra même dénicher des concerts du grand Carlo Maria Giulini à Los Angeles. Là, pour le coup, la qualité laisse vraiment à désirer, mais on y trouve certains partenariats jamais documentés au disque, dont celui avec Vladimir Ashkenazy.

Le second canal, qui passe également par Internet, est associé à des marques assez fortes et identifiables qui peuvent se permettre de diffuser leurs propres productions sans s’en remettre à des tiers. Fondamentalement, on en compte trois : l’Orchestre philharmonique de Berlin, le Metropolitan Opera (cinéma et Web) et l’Opéra de Vienne.

Pour les autres institutions et festivals, il y a des intégrateurs de contenu. Le principal à la télévision est Mezzo Live HD, qui se targue d’une démarche éditoriale et donc d’un choix de ce qui sera documenté. Sur Internet, le marché a été pris par Medici.tv. La stratégie, ici, se rapproche davantage de celle adoptée par Naxos en musique enregistrée : créer le catalogue le plus vaste possible, une base de données dont l’accès va pouvoir être vendu aux particuliers comme aux bibliothèques ou aux institutions d’enseignement.

Différence majeure entre Medici et la chaîne Mezzo (outre la qualité, pour l’instant) : chez Medici, il faut chercher par soi-même et, donc, savoir ce que l’on cherche ; chez Mezzo, on se laisse guider par le choix éditorial des responsables de la chaîne.

Le DVD et l’expérience symphonique

Le catalogue DVD et Blu-ray est immense. Pour certains chefs, le DVD a remplacé le CD : Paavo Järvi, après son « projet Schumann », voit paraître, sur DVD seulement, une intégrale Mahler filmée dans une abbaye qui, jadis, a servi de décor au film Le nom de la rose. Cette intégrale sera concurrencée par celle, en cours, de Riccardo Chailly à Leipzig. Valery Gergiev semble mener deux intégrales Chostakovitch : l’une, audio, en cours de réalisation, à Saint-Pétersbourg ; l’autre, complète et en vidéo, captée en 2013 et 2014 à la salle Pleyel à Paris. Le Hongrois Ivan Fischer, l’un des cinq chefs majeurs de la planète, a enregistré un cycle Beethoven au Concertgebouw d’Amsterdam. Les intégrales Gergiev-Chostakovitch et Fischer-Beethoven sont coproduites par Mezzo et figureront donc dans la grille de programme de la chaîne au Canada.

La foi des chefs dans le support vidéo comme équivalent du CD est un peu naïve. Le DVD n’est pas un « CD plus l’image » : c’est un autre marché, un segment qui n’a jamais vraiment décollé et, au fond, reste une petite niche commerciale, à part.

C’est parfois fort dommage, comme l’a prouvé le grand Carlos Kleiber. Ses deux concerts publiés sur Laserdisc, puis sur DVD par Philips — Symphonies nos 4 et 7 de Beethoven et 36e de Mozart et 2e de Brahms à Vienne —, et jamais édités en CD sont non seulement d’immenses expériences artistiques, mais nous montrent la musique en train de se faire. Ils mettent en évidence l’impact du geste et du regard sur l’interprétation. L’exemple des mimiques de Kleiber insatisfait des cuivres dans le Finale de la 7e Symphonie de Beethoven est éloquent. Le regard de Kleiber met l’accent sur ce qu’on devrait entendre, même si on ne l’entend pas autant qu’il le voudrait.

Dans ce processus chef-musicien-écoute, qui est le seul légitime fondement de la musique filmée, il n’y a pas de place pour des caméras girafes qui virevoltent en vue de créer un pseudo-esthétisme superficiel et superflu, et encore moins d’espace pour 87 plans en 200 secondes de musique comme dans l’Hallelujah de Haendel par Kent Nagano, filmé par Jocelyn Barnabé à la basilique Notre-Dame en 2010.

Des trois nobles intégrales qui paraissent aujourd’hui, toutes de haut niveau musical, ce sont celles de Paavo Järvi et Ivan Fischer qui restaurent le mieux la relation du geste à la musique. Don Kent, qui filme les concerts Gergiev, est un maître, mais qui cherche avant tout une « signature visuelle ». Les caméras de Michael Ciniselli restent plus longtemps sur Paavo Järvi que celles de Dick Kuijs sur Ivan Fischer, mais ce dernier est plus passionnant à regarder. Avantage Beethoven-Fischer !

Beethoven: Neuf Symphonies

Concertgebouw Amsterdam, Ivan Fischer. RCO 3 Blu-ray LC 14237. Aussi: «Chostakovitch : Les Symphonies et les Concertos» Mariinski de Saint-Pétersbourg, Valery Gergiev. Arthaus 8 DVD 107 551. Aussi: «Mahler : Les Symphonies», Orchestre de la Radio de Francfort, Paavo Järvi. CMajor 5 Blu-ray 718104 (1 2), 719204 (3 4), 729404 (5 6), 729604 (7 8), 729804 (9 Adagio de la 10e).