Les deux mondes des Borodine

Le Quatuor Borodine
Photo: Ny Che Goyang Aram Nuri Arts Center Le Quatuor Borodine

La possibilité de comparer en moins de 24 heures les Quatuors Emerson et Borodine, respectivement dans l’Opus 132 et l’Opus 131 de Beethoven, fut un privilège rare.

Le Quatuor Borodine se présente sur scène de manière traditionnelle : violon I, violon II, alto, violoncelle. Par rapport à la disposition originale des Emerson, cela crée une arche très identifiable, et localisable par l’oreille, du spectre sonore de l’aigu au grave.

Puisque la comparaison directe dans des oeuvres tardives de Beethoven est possible, débutons par cela, même s’il ne s’agit pas du domaine où les Borodine paraîtront le mieux. Le Beethoven des Russes est solide, sérieux, avec un 1er violon omniprésent et « super leader ». La caractéristique principale de leur Opus 131 est un Finale joué avec une volonté quasi démonstrative de tenir toutes les notes sur la totalité de leur longueur. Il en résulte un phrasé moins lapidaire, plus chanté. Sur la question de la tenue des notes, on dénotait moins de militantisme ailleurs, notamment dans le Presto…

Solutions instrumentales

La différence Emerson-Borodine, outre les deux nets piliers sonores chez les Russes, est que le Beethoven charpenté des Borodine est une somme de solutions instrumentales de haute qualité aux défis posés par une partition. Nous n’avions aucunement ces lignes qui s’interpénètrent, cette gestion transcendée des nuances en une respiration naturelle. Les défis de Beethoven étaient là, visibles, partout, et les Borodine ont tenté de les gérer de la manière la moins séquentielle possible.

Par contre, je ne vois pas comment les Emerson auraient pu nous donner un Chostakovitch de cette substance et ampleur. Qu’on le veuille ou non, c’est l’univers des Borodine, leur terrain privilégié et ils y sont transcendants, voire inégalables. Leurs interprétations des Quatuors no 4 et 13 rappelaient d’ailleurs l’Opus 132 des Emerson : une intimité si grande avec les oeuvres que les nuances n’avaient pas besoin d’être exacerbées. Au contraire, la recherche se faisait, vers le bas, dans les pianissimos.

Une chose à mettre particulièrement en exergue dans cette recherche aux confins de l’audible et du tangible : l’extinction des mouvements, comme des dissolutions dans le silence, avec même le « grain » du crin à la fin du 13e Quatuor. Ce Chostakovitch accablé par la douleur — c’est naturel dans le 13e, plus inhabituel dans le 4e — était sublime. Le public, silencieux, a été digne de la célébration.

Quatuor Borodine

Chostakovitch : Quatuors n° 4 et 13. Beethoven : Quatuor en do dièse mineur, opus 131. Salle Pollack, dimanche 3 mai 2015.