L’album nu de Daran

L’effet Daran, c’est ça : on le reçoit comme un auteur-compositeur-interprète... même si les textes qu’il chante ne sont pas de lui.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir L’effet Daran, c’est ça : on le reçoit comme un auteur-compositeur-interprète... même si les textes qu’il chante ne sont pas de lui.

Encore une fois, l’effet Daran. Il me chante des mots qui me font reculer dans le siège de l’auto. La dernière fois, c’était Une caresse une claque : rien qu’au titre, j’accusais le coup. Et là, c’est Le bal des poulets, la chanson qui clôt Le monde perdu, son nouveau disque tout acoustique, guitare-voix-harmonica. Histoire de fermeture d’usine, et pas n’importe quelle sorte d’usine : élevage-abattage de poulets. Du point de vue d’une employée licenciée qui s’ennuie de son « boulot dégueulasse ». Des fulgurances à chaque strophe : « C’est comme si on t’amenait au cimetière / Dans ton berceau directement ». Et plus loin, élargissement du sujet, incluant la jeune femme et tout le monde : « Est-ce que c’est dans la nature humaine / D’aimer ses chaînes »…

Je me suis arrêté sur l’accotement. Ouf. Il est fort, Daran. Écrire ça ! Album après album depuis J’évite le soleil, en 1992 ! Et puis ça m’est revenu, et j’ai vérifié dans le livret pour être bien certain : ah ben oui, tous les textes sont signés Pierre-Yves Lebert, sauf la chanson-titre, de Miossec, et L’exil, par Moran. Depuis Alana Filippi qu’il travaille avec des paroliers, Daran, je le savais, je le sais. J’avais oublié. L’effet Daran, c’est ça : on le reçoit comme un auteur-compositeur-interprète. Ces mots ne peuvent que sortir de lui, quand on les chante comme il les chante.

« Ah mais, c’est ce que je veux ! Ce que NOUS voulons ! », s’exclame Jean-Jacques Daran au milieu du café. « Pierre-Yves et moi, nos cerveaux s’emboîtent. On a vraiment un angle de vue presque identique sur les choses. Pour cette chanson, on avait discuté : je voulais absolument un texte où parlerait une personne qui vit la spirale de fermeture d’usines. Et il m’est arrivé avec ça ! Terrassé, j’étais terrassé ! »

Il rigole. « C’est l’avantage de ne pas écrire ses textes, ça me permet de m’extasier sur mes propres chansons ! » Ça lui permet surtout « d’aller plus loin que ça paraîtrait possible, pousser l’idée à la limite ». L’immigration, par exemple. C’est notre joie depuis quelques années déjà, Daran vit au Québec (« tout l’album a été enregistré chez moi, tout à côté », précise-t-il, tout fier), mais comment parler d’immigration autrement que dans l’anecdote perso ?

Jasette montréalaise entre Jean-Jacques et Jean-François. Moran pour les intimes. « Moran et moi, on discutait. Il avait envie de m’écrire un texte. Je lui ai parlé d’une discussion que j’avais eue avec un chauffeur de taxi pakistanais, de la facilité de mon immigration par rapport à la sienne. Je venais d’un pays occidental, je parlais la langue, j’avais de quoi payer. Je mesurais ce qu’il avait dû surmonter. Et Moran m’est revenu avec ce texte. Et ses propres fulgurances… » La chanson L’exil met en scène ce chauffeur… et celle qui n’a pas pu le suivre. « Si tu n’étais pas restée là-bas je sais bien qu’aujourd’hui / Je ne serais pas plus ailleurs que je ne suis ici. »

 

Jamais plus près

Ai-je jamais autant reçu en plein ventre les textes des chansons de Daran ? J’ai l’impression de ne pas avoir le choix. Dans l’auto, il n’y a que lui et moi, Daran avec la voix qu’il a, et cette guitare acoustique et rien d’autre, des respirations d’harmonica çà et là. Ce n’est pas le Nebraska de Springsteen, pas non plus les Johnny Cash dernière époque chez American Recordings. Il y a une manière de faire de l’acoustique à la française avec de l’Amérique dedans, mais je jurerais que Daran est sur la banquette arrière et me joue ses chansons rien qu’à moi. Belles et poignantes mélodies, toujours, c’est en lui, mais au service de ce qui est dit. Fonction première du folk singer, pur chansonnier, depuis Woody Guthrie, Félix aussi.

« Ça me fait chanter autrement, et c’est surtout entendu autrement. C’est ce que j’ai appris sur cet album. Moi, je trouve que j’ai complètement sous-chanté, et on me dit que c’est peut-être l’album où je chante le mieux. Ce que je comprends, c’est que je peux toucher les choses sans me servir de puissance, et c’était quand même un peu systématique chez moi, passer dans le haut registre. » Pas besoin d’ouvrir la machine, sauf quand c’est vraiment nécessaire dans le propos, comme dans Valentine’s Dead, où c’est presque monocorde, et puis ça lève parce que ça doit lever. « Y a trois endroits dans cet album où je mets un peu de voix. Autrement, je suis sur le couple, comme on dit. »

Quelle sorte de spectacle ça nous vaudra ? Il se marre. « Quelque chose de gigantesque ! Je reprends l’idée du concert dessiné. Évidemment, je pouvais pas faire simple. Ça s’imbriquera dans un film, de la durée du concert. Avec l’aide de palettes graphiques. Imagine une chambre d’hôtel: le dessinateur trace une lampe, le comédien l’allume et elle éclaire la pièce… » Entendra-t-on encore autant les textes ? « J’ai confiance. Ça fait appel à deux sens différents. On verra ! » Il rigole derechef. « Ce sera la magie ou rien. »


Daran - Le bal des poulets

Le monde perdu

Daran, Le mouvement des marées