Martha Wainwright ou la magnificence en liberté

Martha Wainwright et Jean-Willy Kunz
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Martha Wainwright et Jean-Willy Kunz

Quand elle souriait, Martha, et elle souriait quasiment tout le temps, on ne voyait que sa joie. Tout le grand tas de tuyaux derrière et tout autour et jusqu’en haut, tout en haut, semblait sortir d’elle, de sa belle tête, comme dans un grand dessin psychédélique : des cheveux d’or à grandeur d’église St. James. Ça doit être pour ce moment-là, me disais-je, qu’on a inventé ce verbe : rayonner.

Martha Wainwright, mardi soir au spectacle d’ouverture très volontairement hors curriculum du Concours international d’orgue du Canada (qui aura lieu jusqu’au 19 octobre, consultez le ciocm.org), tournoyait et virevoltait du bonheur de vivre une expérience unique, elle qui donne pourtant dans l’unique de chez unique pour déjeuner. Elle n’en revenait pas de sa chance, et nous non plus. Elle, chanter du Satie, avec Christian Lane au clavier des géants ? Et du Roberta Flack (The First Time Ever I Saw Your Face), avec le même ? Et La foule, du Piaf pour grand orgue avec Jean-Willy Kunz ? Extraordinaire aventure ! Et pourquoi pas ?

En effet, pourquoi pas quand on est Martha Wainwright et qu’on est totalement Martha Wainwright en toutes circonstances ? Brouillonne et magnifique ? Un brin confuse dans les présentations et absolument possédée par les émotions dans les interprétations ? L’occasion était trop belle, pas question de la gâcher en étant gênée aux entournures : de toute façon, elle ne pourrait pas faire autrement. Alors elle a fait comme d’habitude et elle s’est abandonnée. Sauf que s’abandonner à chanter quand on est portée par une telle bête à sons, c’est un sacré tour de manège. Un tour du côté du sacré, en même temps. Quelque chose comme une virée d’orgue de barbarie au paradis.

Les organistes Lane et Kunz ont mis la table, avec les incontournables du genre, du Bach, du Widor, du Louis Vierne, et de là, grand orgue soufflant à pleins poumons, tout était possible. Du folk trop intense exprès à la Martha, un hymne irlandais habituellement chanté par frérot Rufus (« mais il n’est pas là ce soir, alors c’est moi qui va faire Minstrel Boy ! », a-t-elle triomphé), du Great American Songbook (My Funny Valentine, en cadeau pour fiston Francis Valentine, version bouleversante de beauté, avec un bout de Summertime dans le solo d’orgue pour que le bonheur soit complet), et même la Piaf (peut-être la plus immense Foule jamais entendue) : elle en jouissait tel un Patrick Watson, notre Martha, hilare jusqu’à l’étourdissement, abasourdie de félicité.

Et quand elle a chanté La complainte pour Sainte-Catherine, dans cette église qui a retrouvé sa magnificence et sa rue, on célébrait Kate et Anna McGarrigle en même temps que le lieu, et c’était tellement heureux et approprié et majestueux qu’on se sentait tout fier. Des McGarrigle, des Wainwright, de Montréal, de ce concert payant d’audace qui donnait envie de retourner écouter de l’orgue, de l’orgue, et encore de l’orgue. Et Martha où qu’elle soit, la prochaine fois.