Cohen et fils inc.

Adam Cohen lance son nouveau disque mardi, soit une semaine avant le très attendu opus de son célèbre père.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Adam Cohen lance son nouveau disque mardi, soit une semaine avant le très attendu opus de son célèbre père.

«Il va m’éclipser, ce mec. Il va me détruire. » Dans la cour arrière de la maison familiale, rue Vallières à Montréal, Adam Cohen tire sur une cigarette électronique en maudissant — respectueusement — son père.

Ce qu’anticipe Cohen fils, c’est que la sortie du très attendu nouvel album de Leonard Cohen, le 23 septembre, va complètement occulter We Go Home — nouveau disque qu’Adam lance ce mardi. « Vraiment, il me fout la merde », dit-il, un sourire aux lèvres.

Le ton est à la rigolade sous les rayons de soleil qui filtrent à travers les branches. Mais Adam Cohen sait aussi qu’il n’a pas tout à fait tort. « Tous les journaux vont dire qu’il n’y a pas assez de place pour deux Cohen dans la même semaine. » Une bouffée de vapeur nicotinée plus tard, il ajoute : « Remarquez, je veux bien céder le passage à un géant comme lui. »

Un géant, assurément. L’ombre à chapeau du plus célèbre des Montréalais plane en douce dans cette maison qu’il possède depuis plusieurs décennies. Leonard y vient encore de temps en temps, mais c’est Adam qui tient principalement le fort. Le salon double, à droite de l’entrée, est encombré d’instruments : c’est ici que Cohen fils a enregistré la moitié de son disque. Pour le reste, un dépouillement élégant.

Dans la petite cuisine blanche, une magnifique cuisinière au gaz, imitation d’un modèle qui aurait un demi-siècle. Même chose pour le frigo. Ça sent bon les bagels chauds qu’Adam Cohen tartine. Montréal, un matin d’août, chez les Cohen.

« J’ai vécu une vie de gitan, raconte Cohen. On a toujours voyagé. Il n’y a que deux endroits qui sont restés fixes : ici, et la maison de mon père à Hydra, en Grèce. Ces murs m’ont vu grandir : j’ai mangé à cette table, avec ces chaises-là. Le matin je me levais, il y avait mon père qui était là avec sa guitare à cordes de nylon, en caleçon.»

Montréal et la Grèce : ces deux lieux d’ancrage sont au coeur de l’album d’Adam Cohen comme ils sont présents dans l’oeuvre de Leonard. Le titre évoque directement l’attachement à ce « terrain émotionnel » que représente un chez-soi, dira Adam en cours d’entrevue. Plus concrètement, il a enregistré la moitié du disque à Hydra, dans le salon, « en maillot de bain, torse nu, pieds nus, avec des amis et presque rien comme matériel », alors que l’autre moitié a été faite à Montréal, « en robe de chambre, avec les mêmes amis ».

Mais derrière ce vernis relax, Adam Cohen a souffert pour livrer une suite à Like a Man. Paru en 2011, ce disque lui a valu son premier vrai succès, alors qu’il abordait la quarantaine. Près de 100 000 exemplaires vendue, deux ans de tournée, Cohen s’est enfin fait un prénom — paradoxalement, avec un répertoire qui revendiquait pour la première fois la filiation avec son légendaire père.

« Like a Man, c’était une découverte de qui j’étais, dit-il en mangeant ses bagels. C’était comme mettre mes bras autour d’un héritage, me prononcer membre d’une tribu. » Dire, en somme, qu’il est bien le fils d’un des plus grands auteurs-compositeurs-interprètes de la scène folk-rock mondiale, tout près de Dylan.

Or, en faisant la promotion de Like a Man, Cohen clamait sur tous les toits qu’il s’était enfin trouvé. Ce qui ne l’a pas empêché de se perdre ensuite. « Je suis assez gêné et embarrassé de ce qui s’est passé », raconte-t-il. Parce qu’Adam Cohen a enregistré tout un album qu’il a ensuite mis à la poubelle. Intégralement. « J’ai complètement échoué, justement parce que je n’étais pas assez fidèle à la leçon que je disais avoir apprise. J’ai oublié que la motivation devait être uniquement artistique et émotionnelle, et qu’il fallait éliminer le reste. »

Lui qui joue abondamment la carte du charmeur sur scène dit avoir « trop essayé de plaire, comme un mec qui met trop de parfum ou trop de gel dans ses cheveux ». « C’est peut-être parce que je n’avais jamais été dans la situation d’avoir à satisfaire une attente, avance-t-il. D’habitude, je fais un disque, ça ne marche pas, je fais une dépression [un trait cohenien, semble-t-il], je me fais larguer d’une compagnie de disque, et je recommence. Et là, tout d’un coup, mon album marche et les gens attendent quelque chose à la hauteur. Je suis déjà un mec angoissé, et là c’était une angoisse que je ne connaissais pas. »

Après avoir « déçu tout le monde, dépensé tout le fric du budget, déplacé les dates de sortie », Adam Cohen s’est donc poussé à Hydra pour « retrouver une sincérité » lui permettant de travailler. C’est ici que l’ombre de Leonard revient dans le portrait. Comme une vibration rassurante dans le « confort familier et familial » des deux maisons ayant accueilli les musiciens.

Assumer

« Ça a été plus long et compliqué que je ne l’aurais souhaité, observe Adam Cohen, mais j’ai l’impression d’avoir été fidèle à la promesse que j’avais faite à tout le monde en 2011 en disant avoir trouvé ma voix. » Une voix Cohen : avec des ressemblances (dans la voix, justement, un grain très semblable à celui que Leonard avait dans les années 70), et beaucoup de différences. Pas de copie ici, juste une filiation revendiquée et assumée.

« On va me comparer quoi que je fasse,affirme Adam Cohen. C’est comme ça chaque jour de ma vie. » D’où l’idée d’assumer pleinement ce code génétique rare. « Une façon d’honorer mon père, ce que j’ai appris, tout ce que je connais, dit Cohen fils. C’est comme un bâton que je porte. »

On lui parle de Ziggy Marley (fils du reggaeman Bob) ou Ravi Coltrane (fils du jazzman John), qui ont comme lui choisi de suivre les traces de paternels plus grands que nature, des mythes quasi mystiques. « C’est une énorme folie que nous faisons, eux et moi. Mais c’est tellement séduisant, tout ça », dit-il.

Les bagels sont avalés depuis longtemps quand Adam Cohen soumet qu’au fond, il « travaille dans une entreprise familiale ». Une sorte de Cohen et fils, en version poésie-musique, là où d’autres sont plombiers. « Je ne suis pas un vrai héritier parce que mon père est unique. Mais je suis la chose la plus proche », pense-t-il.

Et aujourd’hui, après quelques essais, échecs et succès, Cohen fils estime être arrivé à un moment fondamental de sa vie de Cohen : « J’ai toujours désiré être digne d’une conversation avec mon père, que ma musique soit en dialogue avec la sienne. Et je crois que ça y est enfin. »

La matinée achève, ciel bleu en haut du parc du Portugal. Pour gagner la sortie, on frôle la vieille table en bois qui a servi de support à quelques poèmes au fil des ans. Près de la porte, deux chapeaux sont accrochés au mur. Un pour chaque Cohen de l’entreprise.


 
1 commentaire
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 13 septembre 2014 06 h 09

    Yahou !

    « J’ai toujours désiré être digne d’une conversation avec mon père, que ma musique soit en dialogue avec la sienne. Et je crois que ça y est enfin. » (Adam Cohen / Cohen fils)

    Bravo Adam pour cette inspiration musicale qui, différente du père, rappelle des liens indéniables !

    Entre-temps, cette douceur : http://www.youtube.com/watch?v=DAiGIRBrY5w !

    Yahou ! - 13 sept 2014 –