Joies cutanées sur peau de chagrin

Patrice Michaud
Photo: Sylvain Cormier Patrice Michaud

La drache nationale, tradition belge. Le 21 juillet, invariablement, la concierge d’en haut déverse son seau pour souligner l’anniversaire du royaume. Cette année, la drache a bel et bien draché, mais un crachin vilain a pris le relais, tempérant les ardeurs festives, même à Spa la festivalière.

 

C’est dire le mérite d’un Patrice Michaud, sans doute le compatriote le moins bien programmé de « la gang de Québécois », pour reprendre l’expression du patron-programmateur Charles Gardier à la conférence-bilan de ce lundi matin. Qui diable a fichu Patrice à 14 h 45 le dernier jour, sur la scène du « Village acadien » ? Pourquoi prendre plutôt la harpiste électro M’Michèle dans le « Village francofou » cinq jours de suite, et la reprendre encore en ouverture de la soirée Bruel sur la grande scène de la place de l’Hôtel de ville ? Tractations internes, drôles de choix. Un seul petit show de rien du tout pour Klô Pelgag la veille, perdue dans le Petit Théâtre du Casino ? Elle qui a le vent européen dans les voiles ? Drôle d’année pour les Québécois à Spa. Yann Perreau, Catherine Major, Moran étaient au festival Pause Guitare d’Albi, juste avant Spa : pourquoi pas nos meilleurs sur les scènes de la Perle Bleue des Ardennes ? L’argument découverte ne tient pas : Mathieu Lippé, Marcie, VioleTT Pi, M’Michèle valent certes ce qu’ils valent, mais ne font pas le poids.

 

Ça sent la solution au rabais, tout ça. Toute cette 21e édition — c’est le constat général — aura eu de la gêne aux entournures. Deux soirées en moins sur la grande scène, ça troue. Bien sûr, Stromae a triomphé en avant-festival, mazette ! « L’arbre qui cache la forêt », dira un vétéran de la profession lors de la conférence- débat sur les galères de plus en plus galériennes des artistes francophones belges voulant réussir en France. Disons-le, puisque les pros l’ont chuchoté toute la durée, ça ne va pas des masses à Spa, malgré les superlatifs de Gardier qui, dans son bilan, sert de l'« absolument incroyable » à tous les vents. Tous les artistes auraient « mis le feu » : un écran de fumée, oui.

 

Le verre à moitié plein

 

Mais considérons encore le verre de Spa pétillante à moitié plein. Il y a eu moyen de trouver son plaisir chaque jour dans la ville des ablutions curatives. Spa fait du bien quand un Julien Doré, beau gosse issu d’un Star Ac (ou l’équivalent) il y a déjà longtemps, se révèle en début de programme de grande scène un type à la fois performant et sympa, chanteur de saine pop en français dans le texte, capable de se gagner 9000 spectateurs en moins de temps qu’il ne faut pour aller pedibus jusqu’à l’échafaudage de la sono et des éclairages, y grimper, activer un canon de confettis, et revenir sur les fortes épaules d’un spectateur volontaire.

 

Après lui, ce soir-là, il y avait Hooverphonic, et c’était tout aussi réussi. Nouvelle chanteuse, ambiances de film noir sur fond trip-hop mâtiné de guitare twangy, le groupe belge a l’avantage de maîtriser autant sa forme que la langue anglaise : on n’a rien contre, good is good. Pareil pour le groupe bruxellois Vismets : du rock de garage juste assez psychédélique pour envoûter. Le problème, comprend-on, n’est pas le recours à l’anglais, mais le résultat obtenu. Y en a des bons, quoi, en Belgique comme ailleurs. Et tout un tas de moins bons, qui s’anglicisent comme on achèterait un passeport mal contrefait. En deux mots : it shows.

 

Trouver son compte ? On aura profité de ces Francos pour voir ceux qu’on avait ratés à Montréal : Les Innocents, -M-, j’étais réquisitionné ailleurs en juin, et c’était bonheur que ces harmonies à deux voix de JP Nataf et Jean-Chri Urbain dans Colore, ça résonnait dans tout le « Village francofou », et c’était épatant, la guitare brute de -M- complètement distincte de son orchestre, façon Hendrix sans effets. C’est aussi pour ça qu’on va à Spa, et parce que Jean-Luc Fonck de Sttellla chante Plus cool que le Titanic et qu’on se marre. C’est quand même la qualité de base du Belge, c’est ce qui lui permet de survivre à son imbroglio linguistique et c’est ce qui permet aux Francos de Spa d’exulter même quand s’annoncent des décisions difficiles : ils se marrent quand même.

 

Patrice Michaud se marrait aussi, devant son petit public de parapluies et d’impers promotionnels en plastique : il souriait tout le temps, son complice guitariste Andre Papanicolaou également, et les rendus des chansons respiraient une joie palpable d’être là, peu importe les conditions. L’esprit belge, grâce du second degré à grandeur de nation, est contagieux. Et sauve la vie autant que la chanson.

 

Sylvain Cormier était invité par l’organisme Wallonie-Bruxelles Musiques aux Francofolies de Spa.