Une chanteuse d’instinct

La semaine dernière en entrevue au Devoir, Concha Buika, pourtant reconnue comme l’une des voix les plus marquantes de la chanson internationale, disait ne pas savoir chanter et n’avoir le contrôle que sur une seule note, indépendamment du style. Dimanche soir au Théâtre Maisonneuve, elle avait trouvé cette note et la triturait dans tous les sens. On l’avait connu il y a deux ans au même endroit, plus fidèle à l’esprit de ses disques : plus chanson, plus proche du duende profond et passionnel du flamenco ou du mélodramatique à la Chavela Vargas; plus proche de ce flamenco qui devient soul ou l’inverse.

 

Certains la préfèrent de cette façon et c’est leur droit le plus absolu. Mais hier soir, si Buika reprenait plusieurs de ces fondements, elle s’en éloignait très souvent et cassait la forme de ses propres chansons. Très souvent, le préambule, l’improvisation avant d’arriver au thème, ne permettait pas de deviner de quel titre il s’agirait. La voix est enfumée et profonde, le cri est voilé et se fond dans le chant profond. Mais elle ne s’en tenait pas qu’à ça. On avait droit à la petite fille qui exprime ses peurs, autant qu’à la gitana negra libre et entière.

 

Elle était accompagnée par un trio de guitare, contrebasse et cajon qui jouait souvent de façon discrète pour mettre en valeur la voix et le personnage. Entre nuevo flamenco, soul et jazz, le jeu permettait la pleine liberté d’interprétation. Buika attaque avec un Sueño con ella chaloupé. Elle démarre plus intime, bouge du bassin, pointe la foule, puis s’élance entre musique cubaine et flamenco. Elle chante plus soul, ornemente, s’élève, fait sortir la douleur intense et improvise sur Santa Lucia.

 

Elle parlera peu, ne nommera pas les pièces, s’arrêtera entre plusieurs d’elles pour aller boire en arrière et semblera attendre l’inspiration ou la première note d’un musicien, avant que le corps entier ne s’emporte. Elle se fait petite puis passe à l’attaque. Elle mord dans les mots, les triture, les renverses sens dessus dessous. On est parfois dans l’improvisation du jazz, parfois plus proche de la musique improvisée. Buika suit toujours le rythme de ses collègues mais laisse tomber la forme chanson. Elle parle et récite en improvisant en anglais comme en espagnol, retourne prendre une gorgée et entame en espagnol: «Boit cette bouteille avec moi!» Que boit-elle au juste elle-même? En tous cas, cela semblait faire partie de la quête de l’instant présent. Elle revient, esquisse son large sourire si contagieux et s’applique à rendre vivant son très large spectre émotionnel. Elle joue dans les basses profondes, dans les hautes, plus près ou plus éloignée du micro, chante la solitude. Mais la gouaille du flamenco finit toujours par refaire surface et lors des deux rappels, elle revient encore davantage à l’instinct du duende gitan. La foule était déjà conquise depuis longtemps et les acclamations furent nombreuses.