Un show total pour le bien des humains

Stromae
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Stromae
De toutes provenances. De toutes couleurs. De toutes allégeances. Des familles. Des tas d'enfants. Des gens d'âge mûr, des gens âgés. Des couples d'hétéros, des couples de gais. Des grappes d'ados, des gars, des filles. Jamais vu la planète Québec dans une telle diversité, rassemblée par un même chanteur. Jamais vu rien de semblable, de toute façon: rien ne ressemble à un spectacle de Stromae. Personne ne ressemble à Stromae.

Stromae, comment dire? C'est comme si Elvis avait compris ce qu'il faisait, au-delà de l'instinct et du talent et de l'attrait sexuel. Comme si Michael Jackson avait trouvé du sens dans ses uniformes de petit général, au-delà de sa voix d'extra-terrestre et sa capacité à chorégraphier sa gestuelle incroyable.

Stromae, c'est jamais pour rien. Oui, c'est pour danser, oui c'est exutoire et défoulant, mais ce n'est jamais vide. Ça porte du sens. Pareil pour les mises en scène, les projections, les jeux d'ombres, les bombardements de tous les sens et les jets singuliers d'un projecteur de poursuite: tout sert la chanson. Le propos. Il y a l'espace pour se lâcher, pour répondre aux harangues, pour chanter à l'unisson très fort, pour exister intensément et à notre goût, mais cet espace ludique est pensé. Canalisé. Il y a une intention, toujours. Celle de faire que l'on se sente tous bien, mais pas seulement bien: meillleurs. De meilleurs êtres humains. À qui l'on parle de choses difficiles - l'alcoolisme dans Formidable, le cancer dans Quand c'est?, l'abandon du père dans Papaoutai, etc. -, tous sujets qui passent parce que Stromae a la manière.

Des idées, des idées, des idées

C'est fou les idées qu'il a et qu'il sait mettre en œuvre dans son extraordinaire spectacle, cet énergumène de Paul Van Haver, dit Stromae (maestro en verlan, faut-il rappeler, juste appellation s'il en est). C'est l'organisation de ces idées qui stupéfie, d'une précision qui n'empêche jamais  des bouffées de joie endémique, bien au contraire. Dès Ta fête, on comprenait: ce n'était pas démentiel d'énergie pour être démentiel d'énergie, par pure esbroufe, mais dans un but précis: nous inclure d'entrée de jeu dans... son jeu. «Montréal, tu feras aussi... TA fête !»

Après, les effets d'ombres dans Bâtard, qui n'étaient pas sans évoquer Les temps modernes de Chaplin, ou Pink Floyd dans The Wall, nous amenaient ailleurs: dans un monde dont nous sommes les esclaves. Chaque chanson avait ainsi son univers d'images et de sons: Stromae parvenait à la fois à recycler le meilleur de ses fabuleux clips et à en faire quelque chose qui convenait mieux - parfaitement! - à la scène.

Et dans tout ça, il causait. Installait un rapport à la fois intime et universel. Théâtral, changeant périodiquement de costume - sa sorte si particulière de costume! -, mais demeurant toujours lui-même. Un gars parlable. Un chouette type. Un rigolard. Un gars qui aime taquiner son monde. Un grand enfant. Un être supérieurement intelligent. Tout ça en un même Stromae.

Difficile de donner en mots tout ce qui s'est passé ce mardi, premier des deux soirs du chanteur-rappeur belge en ville. Il m'en échappe, il m'en revient. Je pense tout à coup à ce fond de scène dans la première partie de Quand c'est?: une ville la nuit, le jour, le soir, traversée par une lune, soudainement ennuagée puis transie de pluie. Impression du temps qui passe. Et je pense à cet insecte géant - le cancer, toujours - qui finissait par envahir toute la scène, terrifiant. L'univers d'une seule chanson, sur la quinzaine du spectacle.

Et dans tout ça, il y avait gradations et modulations dans les rythmes, par moments ça chaloupait, dans Te quiero, dans Ave Cesaria, à d'autres ça pulsait frénétiquement comme dans un set de DJ's. Et apothéose il y eut: impossible de donner la juste mesure de la libération des corps dans Alors on danse: tout le monde avait chaud, tout le monde était heureux, tout le monde était regaillardi par l'expérience.

Ça a fini a cappella, tout le monde à l'avant de la scène, tout simplement, manière de dire: nous sommes comme vous, malgré tout ce qui vient de se passer. Malgré les 2,2 millions d'exemplaires de Racine carrée. Et c'est vrai. Stromae, ce génie, qui s'est inventé un look, une façon de bouger, un langage, une nouvelle manière d'utiliser l'appareillage à sa disposition, est et demeure d'abord une sorte de frère. Un copain. Un complice. Un allié dans la vie.

En plus, il nous le rappellera, évoquant le match de soccer Belgique-Algérie et sa plus vive indignation devant le fait que l'on traduise frites par «french fries» au lieu de «belgian fries», c'est un Belge. Citoyen du monde, certes, humain très humain et un peu objet bondissant non-identifié, mais néanmoins fier de ses moules et ses frites. Dans mon livre à moi, ça rend ce drôle de Paul Van Haver, comme si le génie allait de soi, éminemment sympathique.
 
 
1 commentaire
  • Jonathan Laterreur - Inscrit 18 juin 2014 14 h 44

    C'était parfait

    Probablement le meilleur spectacle de ma vie.