Les habits de la tendresse

Ingrid Saint-Pierre
Photo: Le Poun Ingrid Saint-Pierre

Ça s’est joué à l’entrée du théâtre Maisonneuve de la PdA, sur le banc rouge des rendez-vous, tôt en soirée samedi. Quand j’ai eu en main, avec les billets, la liste des chansons du spectacle d’Ingrid St-Pierre avec I Musici, mon plan de match a pris le bord. Des inédites en solo piano-vox dans la première partie, le concert avec l’orchestre en seconde, je n’allais rien rater de ça. Je l’aime trop, Ingrid, je la suis depuis le tout début, chaque nouvelle chanson m’importe, c’est comme une mission.

 

Bien sûr que j’avais prévu de sacrifier la première partie à un détour par L’Astral (et c’était même annoncé dans Le Devoir : vadrouille !), le temps d’attraper un bout du programme double d’Autour de Lucie et des Innocents, je pensais même m’offrir le crochet par le Gesù pour un fugace aperçu du spectacle de Diane Tell avec Vincent Réhel et un quatuor de cordes. Tous ces spectacles autour de la même heure : je rêvais en couleurs.

 

Toujours est-il que j’étais happé, réquisitionné. Et absolument heureux, attendri, ému après Les méduses, chanson tellement nouvelle qu’elle n’était pas terminée. Chanson commencée par un mardi de ciel qui pleure (« Les parapluies sont des méduses rue Saint-Laurent… »), a expliqué Ingrid : pas sûr qu’elle badinait quand elle a ajouté qu’elle attendait un autre mardi pareil pour passer aux couplets manquants. « À suivre… », a-t-elle dit, quand ça a fini sans finir.
 

Maisonneuve l’intime

 

Fallait quand même l’oser, ça. Ce qu’on fait d’ordinaire dans un tout petit lieu, un café familier par exemple, entre amis, certainement pas à la PdA le grand soir de la rencontre avec l’orchestre I Musici. Mais Ingrid est Ingrid, et elle a cette capacité de nous rapprocher d’elle et de ses chansons, quel que soit le lieu. Nous étions, samedi soir, dans un Maisonneuve totalement intimiste, tout en gardant sa grandeur : comment fait-elle ? Quelque chose de la simplicité dans l’approche et de l’élégance dans la manière. Charme et sincérité. Tendresse et talent.

  

Elle a aussi donné, dans cette première partie qui faisait complètement oublier qu’I Musici allait occuper le même espace un peu plus tard, une merveille intitulée Dix ans, belle oubliée de Réjean Ducharme et Robert Charlebois (redécouverte durant la tournée des 50 ans de carrière de Garou 1er, où la chanteuse se produisait en lever de rideau). Et on a eu également La ballerine, créée pour Brigitte Boisjoli, et surtout Le monoplace, une autre de ces chansons d’amour à la façon Ingrid, ce désir aux mille tournures, et cette tristesse en filigrane. Elle a tout osé dans ce grand Maisonneuve, Ingrid, un petit bout en grégorien pour évoquer ses premières amours de chanteuse de chorale, et la finale des Froufrous blanc, avancée au bord de la scène, sans amplification, dans la plus parfaite connivence avec les quelque 1400 spectateurs.

 

Dans l’antichambre de l’orchestre

 

Allez comprendre, après ça, l’entrée en matière d’I Musici était presque de trop : le lien de proximité était rompu. Le chef en résidence Jean-Michel Malouf se démenait joyeusement, l’orchestre de chambre excellait comme à l’accoutumée, n’empêche. Déficitaire, j’étais. Il a fallu au moins trois chansons avec la chanteuse pour que ça redevienne son spectacle à elle, pour qu’elle émerge des arrangements forts beaux mais un brin dominants. À La Chocolaterie, ça y était, I Musici magnifiait sans enterrer.

 

Et l’on retrouvait l’infinie variété des images par lesquelles Ingrid exprime les amours passées ou souhaitées (La planque à libellules), les désirs qui consument (Feu de Bengale), les pincements au coeur de l’enfance qui s’éloigne (La chocolaterie), la peine sans lourdeur du deuil (Deltaplane), la mémoire qui s’effiloche (Ficelles) : I Musici avait l’accompagnement très cinématographique, avec des plans rapprochés et des panoramiques, soulignant les sentiments sans trop appuyer. Impeccable.

 

Mais moins l’orchestre en faisait, mieux c’était, et l’on goûtait particulièrement les passages où l’amie musicienne Camille Paquette-Roy offrait le principal complément à l’erhu. C’était néanmoins un beau pari que cette rencontre, et une réussite bien délicate. La chanteuse et l’orchestre et les gens étaient pareillement ravis, la chanteuse un peu plus encore : elle se rappelait, elle, le temps pas si lointain où, premier album même pas sorti, elle avait convaincu Laurent Saulnier de la programmer dans ce même Maisonneuve en première partie de Marie-Élaine Thibert. Au moment où s’amorce la pause de création qui mènera au troisième album, c’était l’idéale fin d’étape. À suivre, comme disait Ingrid St-Pierre. On se revoit en 2015, peut-être un mardi de pluie, avec les méduses.