Vincent Delerm, l’entrevue en voix off

Vincent Delerm
Photo: Aglae Bory Vincent Delerm

Vous êtes Vincent Delerm, dit une voix qui doit être la mienne, puisqu’il n’y a personne d’autre à mon bout du fil. « Oui, c’est moi, ça fait longtemps », dit Vincent Delerm. Je lui dis : on ne vous a pas oublié, même si vous n’êtes jamais revenu. Tout simplement, on a remisé les chansons dans un carton, Les filles de 1973 ont trente ans, Le monologue shakespearien, ça ne prend pas beaucoup de place. Avez-vous tout de même quelque souvenir de votre seule et unique fois chez nous, ce spectacle du 13 mars 2003 au défunt Cabaret Music-Hall, toutes ces jeunes filles en fleurs qui hurlaient à vos moindres murmures ? « C’était fou. Tout un collège de midinettes… Plus de dix ans déjà, ah la la ! »

 

Je ne demande pas à Vincent Delerm la raison de cette absence si prolongée qui risque fort de se prolonger encore. Phobie de l’avion. Note : la chanson qui ouvre son cinquième album s’intitule précisément L’avion. Citation, imaginez Vincent Delerm parlant-chantant comme en voix off dans un film dont il manquerait le film : « L’avion s’était finalement posé dans la neige. […] Ils se connaissaient à peine. Il s’était promis de ne plus penser à elle une fois au sol. » Observation : c’est une fiction. Ni neige ni avion dans le monde de Vincent Delerm.

 

La vie d’un couple

 

« J’ai eu envie d’un fil narratif, d’un album qui raconterait en vignettes les épisodes de la vie d’un couple, pour sortir de ce carcan de la chanson de trois minutes et demie. Après l’expérience de Memory, je me suis dit que je pouvais tenter ça. » Résumé à l’intention de ceux qui n’ont pas suivi les activités de Vincent Delerm depuis Les piqûres d’araignée, son troisième album, le dernier paru au Québec : il y a eu d’autres spectacles en Europe, notamment une superproduction hollywoodienne à base de cartonnages grandeur nature de stars (vue aux Francos de Spa, souvenir fabuleux), un disque prosaïquement intitulé Quinze chansons, et bien d’autres choses : un livre pour jeunes sachant lire (Léonard a une sensibilité de gauche), des photos rassemblées en recueil et, surtout, une pièce de théâtre — théâtre musical — présentée deux années durant, le Memory en question.

 

« L’idée d’articuler ce que je fais — je ne suis jamais qu’un type qui dit des petites choses en s’accompagnant au piano — autour d’une thématique m’a séduit. Et si j’essayais de tenir le pari d’une seule histoire à travers tout un album sans ennuyer l’auditeur ? » Je m’entends décrire à Vincent Delerm l’écoute de son album, Les amants parallèles, durant le trajet Lacolle-Montréal, et ma difficulté à suivre le récit. Lequel devient limpide, quoique elliptique, lorsque lu dans le livret pendant qu’on écoute l’album chez soi. « Pour entrer dans l’histoire, sans nécessairement lire, nuance Vincent Delerm, je crois en effet qu’il faut une certaine concentration. Musicalement, c’est un disque assez facile. » Note : c’est vrai, ça se laisse écouter agréablement, trame de fond et timbres doux, dont deux voix de femmes. « Aux premières écoutes, c’est vrai, ça ressemble à ce qui se passe quand tu prends un livre ou que tu regardes un film. Même si ce n’est ni l’un ni l’autre. »

 

N’empêche que l’on vit une expérience. On suit cette vie, la rencontre, les premiers ébats dans Bruits des nuits d’été, le gars qui va vivre chez la fille et fait l’inventaire de ce qu’il y trouve (Robes) : « Il n’y avait pas de réfrigérateur, juste une bouteille de lait et du beurre suspendus à l’extérieur dans un sac plastique et il se demandait comment les choses seraient envisagées au mois d’août. » Et ainsi de suite. Beaucoup de détails, à la Vincent Delerm, çà et là une clé du récit, le grand moment de doute dans Grand plongeon : « Est-ce que ça s’arrête / Page quatre cent vingt-sept / Est-ce qu’on atteindra / La page trente-trois ». Plus tard des enfants, ce qui change quand il y a les enfants, presque la rupture, et finalement non. Tout ça. Passionnante chronique de la vie ordinaire d’un couple.

 

« Le parti pris était de les suivre sur une longue période, mais pas qu’il leur arrive des choses incroyables, ils n’allaient pas avoir un accident d’alpinisme au Pérou. C’est vraiment le couple vu année après année, on pourrait dire phase après phase, à partir des états d’âme, avec les questions qu’on se pose à mesure. Un couple passe par des choses très fortes, mais qui sont dures à formuler. L’idée étant que ce ne soit ni une apologie du couple, c’est génial, on s’éclate, ni l’échec inévitable, le couple comme une imposture. Je suis demeuré très attaché à l’idée que les deux personnages ne se séparent pas à la fin. La seule énergie narrative, c’est : on en est où, là, maintenant ? »

 

Forcément, on a un film français très français dans la tête en écoutant l’album (avec des photos signées Delerm dans le livre pour démarrer les séquences et des pianos pleins de bruitages programmés pour l’ambiance). On n’est pas si loin en cela du Vincent Delerm qu’on a connu au début, celui de Fanny Ardant et moi, de Deauville sans Trintignant. C’est un album avec un chanteur hors champ. « De plus en plus dans ma vie, je ne ressens pas la nécessité d’être au premier plan. Mon intérêt, c’est de mettre en place une histoire, de créer des atmosphères, que se soit en photo, en chanson. Il n’est pas du tout certain que cet album soit donné intégralement en spectacle, par exemple. » Note : peur de l’avion ou non, ne pas trop compter sur un passage aux prochaines Francos. Se contenter de l’album.