Un amour de Falstaff

Marie-Nicole Lemieux en est à sa septième production (chiffre auquel il faut ajouter deux reprises), et le soir de la première elle chantera le rôle de Mrs. Quickly pour la 53e fois.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Marie-Nicole Lemieux en est à sa septième production (chiffre auquel il faut ajouter deux reprises), et le soir de la première elle chantera le rôle de Mrs. Quickly pour la 53e fois.

Marie-Nicole Lemieux a fait se crouler de rire le public et se pâmer les critiques des plus grandes salles du monde dans le rôle de Mrs. Quickly. Voici que l’interprète de la rouée entremetteuse dans Falstaff débarque enfin chez elle, le chef-d’oeuvre de Verdi prenant l’affiche de l’Opéra de Montréal ce samedi soir pour quatre représentations.

 

Marie-Nicole Lemieux est intarissable sur le dernier opéra de Verdi. Mais lorsqu’elle l’évoque, elle parle peu de son propre rôle. « Quand je parle de Falstaff, je suis inépuisable, non sur mon personnage mais sur Falstaff lui-même. Nous autres ne faisons que voltiger autour. »

 

La rencontre avec cet opéra, dont le sujet est tiré des Joyeuses commères de Windsor de Shakespeare, elle le doit, juste après sa victoire au Concours Reine Elisabeth de Bruxelles, à Bernd Loebe, alors directeur artistique du Théâtre de La Monnaie de Bruxelles, qui venait d’être nommé intendant de l’Opéra de Francfort. « C’était dans l’escalier du Musée des beaux-arts de Bruxelles, se rappelle Marie-Nicole Lemieux pour Le Devoir. Bernd Loebe m’a crié d’en haut : “Ça ne vous intéresserait pas de faire Quickly ? C’est pour vous, ça !” Je me suis alors rappelé que ma prof m’avait dit un jour : “Tu es une Quickly, toi.” J’ai donc dit oui. »

 

Marie-Nicole Lemieux en est à sa septième production (chiffre auquel il faut ajouter deux reprises), et le soir de la première elle chantera le rôle de Mrs. Quickly pour la 53e fois. Son parcours personnel est une véritable leçon permettant de pénétrer les arcanes d’une oeuvre parfaite.

 

Francfort, 2003: apprivoiser l’opéra

 

Au moment de la proposition de Bernd Loebe, Falstaff était représenté à Bruxelles, avec José van Dam dans le rôle-titre et sous la direction d’Antonio Pappano. « J’y suis allée. Verdi, je l’aimais. Mais après, je l’adorais. C’était le théâtre musical parfait : même pas de place pour applaudir ; ça file et il faut jouer avec précision », s’enthousiasme Marie-Nicole Lemieux.

 

« En 2003, à Francfort, Falstaff est l’opéra qui m’a réconcilié avec la scène. En 2002, j’avais eu une expérience décevante dans Jules César qui m’avait écoeurée de l’opéra, tellement je me sentais écartelée entre le chef et le metteur en scène. À Francfort, j’ai connu un plaisir immense sur scène. »

 

Paris, 2008: chanter l’italien

 

Après cinq ans d’abstinence, Marie-Nicole Lemieux reprend le rôle de Quickly en 2008 au Théâtre des Champs-Élysées dans une mise en scène de Mario Martone. Elle tombe dans la fosse 10 jours avant la première et chante les représentations avec une clavicule cassée. « Il n’y avait que des Italiens et la coach d’italien était sans pitié. Mais elle m’a dit : “Tu parles bien italien, mais tu le chantes mal.” Et vlan ! Elle m’a fait réaliser que chanter italien, c’est une chose, et bien chanter italien, c’est autre chose : il y a des couleurs de voyelles ; c’est très subtil et ça demande beaucoup de travail. »

 

Glyndebourne, 2009: le sens des mots

 

Nourrie par son expérience parisienne, Marie-Nicole Lemieux arrive en Angleterre. Sept semaines de répétitions et des partenaires qui ne connaissent pas leur rôle en arrivant. La chanteuse ronge son frein. « J’étais très énervée, mais j’en ai profité pour travailler la poésie, le sens des mots, avec une autre coach, Rita de Letteris. J’ai approfondi la poésie, les double sens, la couleur des mots. »

 

Glyndebourne, c’est la révélation du génie du livret de Boïto. « Il y a même différents niveaux de langage italien matérialisant le fait que Falstaff incarne la vieille société cultivée. Il lui manque les sous qu’il va chercher chez les femmes des nouveaux riches. Le sujet, c’est un conflit de générations et de culture. Il y a des mots si sensuels dans la bouche de Falstaff… J’ai pu jouir du texte. » Et Vladimir Jurowski ? « Un grand chef, mais trop cérébral pour moi. Entre lui et le metteur en scène Richard Jones, on a répété sept semaines et on n’a pas ri une fois. » Et pourtant, le miracle se produit : « C’est d’une telle intelligence, que le public a tellement ri. »

 

Richard Jones prouve aussi que Falstaff est transposable. Son action se passe en 1945. Marie-Nicole Lemieux, gradée dans l’armée, a beau avoir été mariée, elle vit avec une « special friend » : son père en a ri aux éclats. « Falstaff est transposable, car l’intrigue, c’est une génération qui s’éteint pour faire place à une autre ; cela se passe à toutes les époques. » Jones lui apprend aussi l’économie de moyens : « Des fois, il ne faut pas en faire des tonnes, il faut faire le bon geste qui tue. »

 

Munich, 2009: le partenaire idéal

 

Munich : une mise en scène à oublier et des costumes hors sujet. « On était habillés en Écossais sur un plateau gris qui tournait. » Mais Marie-Nicole Lemieux rencontre « son » Falstaff, qui va devenir son complice : Ambrogio Maestri à Vienne, à Londres, à Milan et à Paris.

 

Paris, 2010: le chef rêvé

 

Reprise de la production du Théâtre des Champs-Élysées et rencontre avec le chef Daniele Gatti. « J’ai chanté deux Falstaff avec lui et ce sont les plus beaux musicalement, les plus stimulants par leur amour du théâtre et la conscience de la rythmique théâtrale. J’écoutais l’orchestre et je riais… » Marie-Nicole Lemieux n’évoque pas spontanément de souvenirs particuliers attachés aux productions de l’Opéra de Vienne, en 2011 et de l’Opéra de Paris, en 2013.

 

Londres, 2012: sexy Marilyn

 

Une première présence à Covent Garden, les retrouvailles avec Daniele Gatti et la création-production de Robert Carsen qu’elle retrouvera à Milan. La chanteuse adore cette production : « Tout le monde était bien distribué. La production est chic, luxueuse, bourrée de détails. Je cours partout, mais je suis sexy tout le temps : un grand bonheur. »

 

L’entente Gatti-Carsen est parfaite : « Ils allaient très loin dans le théâtre. Quand j’allais voir Falstaff pour lui annoncer l’heure de son rendez-vous galant, je chantais en mettant mon rouge à lèvres et en reprenant la voix de Marilyn : ça riait à Covent Garden ! »

 

Milan, 2013: le temple du beau chant

 

La mise en scène de Robert Carsen s’exporte à Milan, avant New York (nous la verrons dans les cinémas en direct du Met le 14 décembre). Choc des cultures : fini le théâtre et place à l’orthodoxie vocale. « Marilyn, à la Scala, ça ne passe pas : les inflexions de voix ne sont pas tolérées. Il faut toujours garder une belle voix, même dans les effets. »

 

Et Montréal?

 

La production montréalaise peut-elle encore apporter une nouveauté après tout cela ? « Ce sera ma première production en costumes d’époque et ça me réjouit ! »

 

3 commentaires
  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 9 novembre 2013 01 h 49

    Monsieur Huss

    Je vous admire lorsque votre passion vous enlève.

    Très bel article sur Marie-Nicole Lemieux.

    Je la salue et remercie.

  • Christian Fleitz - Inscrit 9 novembre 2013 08 h 04

    Tiens Falstaff ?

    Pour l'inspiration d'une attitude face à Falstaff, au Canada, c'est facile : un petit tour à l'hôtel de ville de Toronto permet de constater que la réalité dépasse la fiction.... Ça peut aider... Trêve de plaisanterie : Bravo, pour le courage et le talent de Marie-Nicole Lemieux et m.... pour son spectacle.

  • René Tinawi - Abonné 9 novembre 2013 13 h 20

    Merci

    Un grand merci pour votre présentation de Marie-Nicole Lemieux dans Falstaff.
    C'était très intéressant cette belle tournée des différentes productions en Europe.

    On a bien hâte à ce soir!
    Meilleures salutations.