Les enfants de Stromae

Stromae à la Place des festivals, à Montréal, vendredi. «Le public ne veut pas ce qu’il veut. Ça paraît bizarre comme phrase, mais quand le public te demande de refaire ce que tu as déjà fait, inconsciemment, il veut être surpris.»
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Stromae à la Place des festivals, à Montréal, vendredi. «Le public ne veut pas ce qu’il veut. Ça paraît bizarre comme phrase, mais quand le public te demande de refaire ce que tu as déjà fait, inconsciemment, il veut être surpris.»

Génie, adulte-ado androgyne, Belge pas ordinaire, le rappeur-chanteur Stromae attire l’épithète comme le regard de millions d’internautes par ses clips étonnants, et son deuxième disque - Racine carrée - cartonne encore plus que Cheese et son mégatube Alors on danse. D’une génération à l’autre, on le propage, tout le monde danse et puis tout le monde pense. Rencontre du matin avec trois fans.

 

Une foule portant ses couleurs - le rose, le vert, le violet - l’attend déjà pas loin en bas de la côte : on lui a organisé à l’heure du midi un happening en pleine Place des festivals, événement qui serait chouette en soi s’il ne s’agissait pas en même temps d’une grosse pub pour une émission de télé. Dans la petite salle de l’hôtel où nous le retrouvons, à portée de cris si l’on savait en bas qu’il est si près, il finit ses céréales. Plutôt Fruit Loops que Müslix dans le genre, note ma meilleure amie Do, qui est là avec la plus jeune de ses deux filles, Marie-Joëlle, onze ans. Stromae sourit : « On va se faire une entrevue en famille, c’est marrant ça, c’est justement un sujet que j’aborde beaucoup… »

Justement. On est trois exprès pour le tour de piste dans la ronde des entrevues en ce vendredi matin. Ça m’a semblé tellement naturel : après tout, c’est Marie-Joëlle qui, six mois plus tôt, a montré le clip d’Alors on danse à sa mère. Et l’une des désormais fameuses Leçons de Stromae, la plus marrante, celle où Jamel Debbouze le sonde sur l’art de composer une chanson. Et tout aussi naturellement, c’est par Do et ses filles que j’ai mieux connu Stromae, lu les textes, vu les clips : j’avais jusqu’alors toisé le singulier jeune homme de loin, notamment aux Francos de Spa.

Stromae finit son verre de lait, s’assied. Marie-Joëlle lui demande s’il a « une mariée », puis se reprend, « une amoureuse » ? « Pas une mariée, mais une amoureuse, oui. » Do enchaîne : « Veut-elle des bébés ? » La question n’est pas anodine. Dans sa chanson Papaoutai, Stromae, qui a peu ou pas connu son père rwandais, n’a jamais été reconnu par lui, a été élevé avec trois frères et une soeur par sa mère belge, parle du père qu’il pourrait être : « Serons-nous détestables ?/Serons-nous admirables ?/Des géniteurs ou des génies/Dites-nous, qui donne naissance aux irresponsables ? »

« J’aimerais bien en avoir,répond-il à Do. C’est moi qui, des deux, en parle le plus. Je me pose la question surtout maintenant, parce que je crois que je suis tardivement en train de passer à l’âge adulte… à 28 ans. Être adulte, c’est faire des choix, et faire des choix, c’est forcément décevoir, et je n’aime pas décevoir… » La marmaille, comprend-on, ça comptera pour Stromae. « Ça passera avant tout. Et c’est bien de ça que je parle le plus. Est-ce que je ferai bien ? Et c’est quoi, bien faire, quand on fait ce métier d’égocentrique, de grande mégalomanie ? »

Des questions, des questions

Ses chansons fourmillent de questions, parfois adressées à d’autres, parfois à lui-même, souvent dures. Bâtard est une série de questions, à ceux qui prennent parti autant qu’à ceux qui refusent toute allégeance. Il tend le plus souvent la main, se méfie du geste en même temps. Pour un type à tempo simple et irrésistiblement dansant, il affiche ses contradictions, ce Paul Van Haver dit Stromae (maestro en verlan, faut-il rappeler). « Je ne vais pas me mentir, par souci d’honnêteté autant que par souci de bonne santé mentale : pour me produire devant des foules comme je le fais, il y a un flagrant besoin d’attention. J’ai envie d’un rapport sincère avec les gens, d’exprimer des choses, de m’amuser vraiment, et c’est là le paradoxe. La sincérité, ça passe d’abord par un certain égoïsme. »

Imaginez le problème quand, dès le premier album, on est disséminés par millions. « Ç’a été dur. Tu recommences la composition et c’est plus fort que toi, tu te dis, qu’est-ce qu’il faut faire pour que ça marche autant ? Mauvaise question ! La vérité est qu’il n’y aurait pas eu de problème si ça n’avait pas marché pour Racine carrée. Je suis content, mais d’abord parce que l’album me plaît. Ensuite parce qu’il a plu à mon entourage. Et enfin parce qu’il plaît au public. Et je suis content parce qu’au final, je ne me suis pas demandé ce que le public voulait. D’ailleurs, le public ne veut pas ce qu’il veut. Ça paraît bizarre comme phrase, mais quand le public te demande de refaire ce que tu as déjà fait, inconsciemment, il veut être surpris. »

Marie-Joëlle les aime toutes, ça tombe bien. « Comment tu fais pour trouver d’aussi bonnes idées de chansons ? » Stromae lui sourit magnifiquement. « Je pense que ce qui donne la trame, c’est la spontanéité. » De la consonance « enfantine » de Papaoutai, une chanson est venue, et encore, il a fallu changer de mélodie. « Ah oui, dit Marie-Joëlle, j’ai lu ça dans un magazine. »

 

Niveaux de lecture

Refrain imparable, rythme à donner des chatouilles à un politicien véreux, cette sorte de chanson est un miracle : il y a de la colère, de la douleur dans les paroles, et on chante, et on danse ! « Tu peux seulement chanter Papaoutai et danser, c’est fait pour ça,dit-il à Marie-Joëlle. Mais il y a d’autres lectures possibles, quand on est plus grand, et si on a envie d’autre chose que le groove. Mais je n’oblige personne. » C’est bien là que je trouve mon Stromae. Et mon amie Do, le sien : « Cette manière de toujours laisser le choix, ça vous permet de tout assumer, de parler [dans Tous les mêmes] du point de vue d’une femme, d’être ce bel éphèbe androgyne qui n’a aucun problème avec sa masculinité, ni avec sa féminité… » Stromae est un peu gêné, pas trop. « J’avoue. Je crois que ça vient d’une profonde crainte de déplaire… Je n’aime pas beaucoup décider, je me sens mal si je n’ai pas eu l’avis de tout le monde. Mais je me crée des personnages, où je peux aller plus loin… »

Je lui demande si, de formidable clip en clip de Formidable (où il joue l’éconduit ivre, en caméra cachée, près d’une station de tram à Bruxelles), les attentes augmentent. S’il ne se sentait pas un peu obligé d’arriver à Montréal avec un coup d’éclat, un « stunt ». Il répond sans faux-fuyant. « À force de toujours chercher des concepts, on pourrait avoir tendance à oublier le métier premier, qui est de composer, arranger, chanter. C’est mon défaut, parfois : j’ai pas fini d’écrire une chanson que je pense déjà au clip. » Marie-Joëlle est d’accord : « Moi aussi quand j’écris, ça me fait ça. » Stromae se penche vers elle : « Tu vois les images comme si c’était déjà fait ? » « Oui, c’est ça. Ce que je préfère, c’est écrire des publicités. » Faut voir le visage du Belge, tout étonné. « J’ai tout le temps plein d’idées. » Sourire complice de Stromae. Sourires autour de la table. Ces deux-là se sont compris.