20e FrancoFolies de Spa: le Québec dans la vitrine

Les soeurs Boulay
Photo: Dominique Parein Les soeurs Boulay

Des terrasses de bars aux jolies scènes du «Jardin des Francos», la chanson québécoise est plus que jamais partout dans la ville d'eaux, et plus que jamais bienvenue. Occasions saisies.

Spa — On est mercredi, peu avant 13h. Aux sœurs Boulay l'insigne honneur de présenter le tout premier spectacle de la vingtième édition des Francos de Spa. Directement devant mon hôtel: gentil d'y avoir pensé. C'est ça, l'amour. Pendant que Mélanie et Stéphanie Boulay s'installent (se demandant comment placer les ukulélés et guitares sur deux chaises), le sonorisateur Alexandre Fallu tente une balance de son improbable: Spa la festivalière achève en même temps ses préparatifs, on s'affaire, ho hisse. Derniers chapiteaux que l'on érige, millionième bannière que l'on fixe, grue qui grommelle en passant tout juste à côté de la petite plateforme qui tient lieu de scène. La brasserie des Thermes est au cœur de l'action.

Bonnes joueuses, les sœurs rigolent. Chantent Lola en confiture, Mappemonde (j'ai les yeux dans l'eau à chaque fois qu'elle la font, celle-là, ça doit paraître, Mélanie me jette un regard attendri), Ton amour est passé de mode, et puis un blues de Bill Monroe qui rentre dedans, The One I Love Is Gone. Le son n'est pas mal du tout, bravo Alexandre. «Je trouve ça drôle de jouer devant un stand de crêpes», observe Stéphanie. Ça se passe plutôt bien, dans les circonstances. Le micro de ukulélé de Mélanie n'arrête pas de décoller, Stéphanie se cogne la tête sur une branche du gros arbre dont la plateforme est solidaire. Sinon ça va, quoi. Télévesdre, une station communautaire locale, filme des bouts de chansons, rencontre les sœurs après le spectacle. Le reportage résultant,  dans l'émission quotidienne qu'on passe en boucle, est élogieux, se terminant sur une image de Belge conquis: en l'occurrence, un gros plan de moi, bruyamment content...

Un peu de lèche-vitrine

Ainsi va la vie dans ce qu'on appelait les «Bars en folie» et qu'on a rebaptisé cette année les «Vitrines des Francos». Série de spectacles quotidiens dans des lieux très divers et plus ou moins bien adaptés (un hôtel décentré sur les hauteurs de Spa, un centre de jeunes grand comme ma poche revolver, une terrasse de restaurant...), véritable parcours du combattant, de quoi ramener sur terre des artistes en plein essor chez nous. Je me souviens d'un Yann Perreau qui avait bien mal vécu les ennuis techniques, d'un Antoine Gratton qui avait cartonné partout dans toutes les conditions, d'un Urbain Desbois imperturbable qui avait chanté derrière une grosse plante verte. Et personne n'a oublié Lisa LeBlanc qui, l'an dernier, s'est carrément rallié des Belges à chaque jour, irrépressible et irrésistible: à la fin de la semaine, Spa la connaissait, Spa l'aimait. Pas surprenant qu'on la revoie cette année, mais pas dans les bars: le temps d'un spectacle ce samedi soir sur la grande scène du «Jardin des Francos». Récipiendaire du prix Rapsat-Lelièvre, fallait qu'elle revienne.

Ils sont remarquablement nombreux pour ces vingt ans des Francos, nos chanteuses et chanteurs (du Québec et d'Acadie, faut-il préciser dorénavant). Il y a celles et ceux qui font partie de l'opération promo QuébécoFolies et qui offrent aux Belges une semaine de lèche-vitrine: les sœurs, les Hay Babies, Keith Kouna, Caïman Fu. Il y a celles qui arrivent et repartent, le temps d'un spectacle: Lisa, Marie Pierre Arthur, Salomé Leclerc, auxquelles on peut ajouter la presque française Natasha St-Pier et le presque Québécois Daran. Il y a aussi, comme à chaque année, le volet spadois du jeu d'interprétation inventé par François Guy, Du haut des airs, où des gagnants de concours, un Belge, un Français, un Suisse et un Québécois, proposent des chansons récentes de chez eux, soumises au vote du public: jusqu'à l'an dernier, ça se passait au Salon bleu du Casino, c'est maintenant l'activité de milieu d'après-midi au «Jardin des Francos». Un contexte plus difficile, reconnaît le très lucide François: en plein air, les gens vont et viennent. Je l'ai constaté: le public est moins fidèle.

Ce nouvel espace que l'on a voulu «plus tranquille» (dixit le programmateur Charles Gardier), aménagé au-delà du très fédérateur Village Francofou, attire du monde quand il y a des têtes d'affiche: Salomé Leclerc, mercredi, a ainsi bénéficié du bassin de fans belges de Natasha St-Pier, vedette consacrée en Europe francophone. Keith Kouna n'a pas eu cette chance vendredi: le chanteur belge Marka, certes valeur sûre, n'est pas la locomotive qu'aurait été la veille une Labiur, belle bibitte belge, rappeuse déjantée devenue star en participant à la téléréalité Secret Story. Bonheurs et aléas de la programmation.  

Marie-Pierre Arthur, de la joie et du rock

La mieux programmée, de loin, aura été Marie-Pierre Arthur, en plein Village Francofou vendredi à heure de grande affluence: ça rentrait à flots sur le site pour la soirée Lou Doillon-Cali. Qui plus est, la Marie ne sortait pas de nulle part: présente en mai aux Nuits du Botanique, festival majeur de Bruxelles, ses chansons tournent à la radio belge. Elle a été franchement formidable, avec son noyau dur de musiciens fabuleux (Joe Grass, François Lafontaine...): attaque massive, résultat bœuf! Les arrangements avaient encore gagné en puissance et en modulations depuis la dernière fois, ça jouait intense, ça se défonçait dans la joie et dans le rock. Riffs marteaux, refrains imparables («All right! All right!»), séquences instrumentales en crescendo impensables, c'était aussi senti qu'efficace. Je n'oublierai pas de sitôt la reprise du Jealous Guy de John Lennon, à la fois poignante ET funky. (Lu dans le Francoscoop, journal du festival: Jealous Guy, reprise de... Brian Ferry. Misère.) Impressionnante Marie-Pierre Arthur: depuis le deuxième album, chaque nouvelle performance recale la précédente. Osons le cliché qui n'est pas cliché pour des prunes, comme dirait Lio la Belge: une bête de scène, de plus en plus.

Les Hay Babies ne se démènent pas moins, leur folk vigoureux est tout aussi réjouissant: le succès de leur semaine spadoise, comme pour Keith Kouna, Caïman Fu et les sœurs Boulay, a pourtant varié beaucoup en fonction du lieu. Au Centre jeunes: heureusement que la bande des Québécois a trouvé la place, le Belge se faisait rare. Au Café de l'Europe, mieux situé: des passants en masse, ce qu'il fallait de curieux dans la cohue pour qu'elles rééditent l'effet d'entraînement Lisa LeBlanc de l'an dernier. Tout ou rien.

Belles scènes en récompense

Mais pour les Hay Babies comme pour les sœurs et Lisa, c'est la programmation en bloc de ce samedi au «Jardin des Francos» qui constituait la plus belle occasion et la plus grande récompense. De vraies scènes, on a beau dire, ça fait plaisir, même si de grands cracs dans les amplis ont bien failli croquer les Boulay. Lisa était déchaînée, la voix éraillée très Janis dans une chanson en anglais qui disait bien ce qu'elle disait: «You look like trouble but I guess I do too...» Kraft Dinner, avec une intro très Lindsay Buckingham que j'entendais pour la première fois, était belle à pleurer.

Pleurer? Ç'aura été mes Francos lacrymales avec les sœurs Boulay. C'est ça, l'amour. C'est ça des chansons que l'on connaît à tel point qu'on les intègre à sa vie. Même le refrain de Shooters de forts sur ton bras m'embue le regard, c'est ainsi. À la brasserie des Thermes, au Dôme du «Jardin des Francos», à la terrasse du Grand Maur, j'étais choriste permanent (et pas toujours discret, eh!), je savais même le texte de cette chanson nouvelle qui n'a pas encore de titre et que j'ai nommée: Au prochain arrêt.

Elles auront plu à un tas de Belges aussi, les Boulay: la preuve, un jour avant la fin, elles n'avaient plus d'albums à vendre. Elles auront ému, charmé, fait rire beaucoup: Windshield (comme dans «Je t'étamperais dans le windshield...»), Ôte-moi mon linge, étaient sur toutes les lèvres. Moi, c'est Dommage que tu sois pris, la chanson d'Avec pas d'casque, chantée pendant la balance de son au Grand Maur, que j'ai encore dans la tête, dans le cœur, et même ailleurs.  

Sylvain Cormier est invité par l'organisme Wallonie-Bruxelles Musiques aux FrancoFolies de Spa.