Pierre Lapointe - Un chanteur nu dans des habits multicolores

Pierre Lapointe
Photo: François Pesant - Le Devoir Pierre Lapointe

Pierre Lapointe présente Punkt, son nouveau disque ET le spectacle-événement de Montréal en lumière, comme autant d’invitations à un grand jeu de piste sur « l’étrange route des amoureux ». Au programme : vertige, érotisme, jouissance, violence, tendresse, éblouissement, musique en folie. Et satisfaction garantie, à condition de ne pas suivre le guide. Lequel, de toute façon, vous tire la langue.


Cocteau et Genet. Sesame Street. Sweet Charity, le film tiré du musical chorégraphié par Bob Fosse. Warhol. Passe-Partout. Les Beatles de Get Back. Jaune de Ferland. Cyndi Lauper époque She’s So Unusual. Véro Sanson au temps d’Amoureuse. James Bond dans les années 1990. Le thème des Joyeux naufragés. La poésie de Blaise Cendrars. La haute couture parisienne et Rad Hourani. Duran Duran. Jay-Z. Aznavour. Durant l’heure que nous passons attablés au café du Musée des beaux-arts de Montréal, Pierre Lapointe m’aura mentionné tout ça dans ses multiples tentatives et angles d’attaque pour traduire l’esprit de Punkt, son nouvel album insondable, fascinant, absolument indescriptible, résolument ludique et franchement épatant. Sans compter la ribambelle d’artistes en arts visuels que je ne connais ni d’Ève ni d’Adam et dont les noms prononcés trop vite continuent de m’échapper dans l’enregistrement de la conversation (on a les trous de culture qu’on a). Étourdissant Pierre, va.


J’avais ma propre liste de références : le Brian Wilson de Pet Sounds pour le morceau d’ouverture N2O, Harry Belafonte pour le déhanchement chaloupé pas loin du calypso dans L’étrange route des amoureux, Casatchok et ses bateliers de la Volga à cause de la chorale très mâle dans Les remords ont faim, la pulsation et le tambourin Motown dans la très dansante Plus vite que ton corps (que Pierre n’aime pas beaucoup et le dit, sacré Pierre), etc. « On pourrait tous les deux faire du name-dropping pendant six mois, tellement il y a d’affaires là-dedans, commente notre homme. C’est tout ça et c’est quand même du Pierre Lapointe, n’est-ce pas fantastique ? » N’est-ce pas ? « En tout cas, ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas à la mode. C’est juste un beau disque libre et inutile… » Sourire de satisfaction, toupet bien lissé sur le front.


« C’est du fun. Du sérieux fun à plusieurs. » C’est écrit en blanc et noir sur jaune et brun, en note liminaire du livret : « Ce disque est le fruit d’une collaboration fort agréable et surtout passionnée entre Francis Beaulieu, Philippe Brault, Guido Del Fabbro, Michel Séguin et Pierre Lapointe. » Un beau disque de groupe (auquel se sont greffés des amis de rencontre, notamment le « doux nounours » Michel Robidoux ainsi que l’ami Albin de la Simone), créé tout le monde tout nu comme sur la pochette, avec un joyeux paquet d’instruments multicolores pour habiller chaque chanson. Une sorte de chambre de grands enfants où tout a servi pour inventer des atours de musique étranges et beaux : une harpe ici, un sousaphone là, des programmations qui sonnent comme du vieux Moog, du glockenspiel et des tas de bébelles à bruit. Des jouets, quoi. On dirait par moments des morceaux de Lego sur des échafaudages de Meccano. « Et ça tient ! », de s’émerveiller Pierrot le fou. « Et c’est pop ! Et c’est bizarre ! Et ça fait qu’à l’écoute, j’espère, les gens ne seront jamais complètement à l’aise. Séduits, ravis, amusés, titillés, oui, mais pas confortables. »

 

Tout ça pour parler d’amour


« C’est limite kitsch, limite mauvais goût, il y a de l’humour et de l’autodérision, et en même temps c’est jamais du niaisage, jamais gratuit. Pour moi, c’est un équilibre hyper-délicat ; chaque choix a été pensé et repensé avec Philippe, et Guido, et Francis, et mon gérant Michel. C’est du jeu, mais on joue pour vrai. On y a mis le temps. » Et tout ce déploiement pour exprimer quoi ? Toutes les gammes des émotions vécues sur « l’étrange route des amoureux ». Ou le liant est une écriture nettement plus palpable qu’au temps de La forêt des mal-aimés. Exemple, dans Tu es seul et tu resteras seul : « Je sors à l’instant du lit / Mes yeux se posent sur ton corps nu / J’ai envie de t’aspirer / Mes yeux sont tristes / Je t’aime ». Pierre Lapointe sans fioritures ni confiture. « Avant, mon ambition, c’était de toucher les gens avec les images les plus abstraites possible. Mais je me disais qu’un jour, une fois que j’aurais maîtrisé ça, je pourrais me permettre du concret. Et que l’émotion brasserait encore plus, même dans l’enrobage le plus coloré. Mais il fallait que je passe par La forêt, par Mutantès, par le Conte crépusculaire avec David Altmejd, par toutes ces expériences pour en arriver là. Et ce n’est qu’un début. Attachez vos tuques. »


« C’est notre job, aux auteurs, poursuit-il, intarissable. Multiplier les rencontres, expérimenter, prendre de drôles de chemins. Je trouve que, dans notre chanson, il y a beaucoup d’auteurs paresseux. Ils se trouvent une manière, ça fonctionne, et ils s’y cantonnent. Ils ne remplissent pas leur mandat, c’est-à-dire de trouver de nouvelles façons d’arriver au centre des choses. » Tout est possible, insiste-t-il ; on peut faire ce qu’on veut, même du Disney hardcore. Dans Les enfants du diable, Lapointe chante : « Les enfants du diable / par des jours agréables / gorgent leur verge de sang / et s’enculent en chantant… » On pense aux dessins de Gotlib dans sa période de profanation de contes pour enfants. « C’est de l’homo-érotisme suranné, proche de Cocteau. Des images pas confortables. Du très cru dans une ambiance genre Blanche-Neige et les sept nains. Et [Michel] Robidoux m’a donné ce que je voulais, une mélodie cassée, à la fois étrange et familière… »


La liberté est à ce prix, comprend-on. Allez, les nains, au turbin, heigh-ho, heigh-ho, c’est aujourd’hui qu’on abat les tabous. « Je ne fais pas des gestes pour faire des gestes. C’est une démarche. Je le répète, c’est ma job de me déshabiller pour me rhabiller autrement. Je pense que la chanson pop est encore un mode d’expression qu’on peut faire avancer. Mais il faut se lancer. » Ainsi lancera-t-il Punkt par un spectacle unique ce mardi au théâtre Maisonneuve de la PdA dans le cadre de Montréal en lumière, avec presque tous les participants du disque, chorale, invités, veau, vache, cochon, couvée. « On va faire tout l’album en première partie, et les succès de Pierre Lapointe après. En plus, Audiogram va donner un CD à chaque spectateur. Au fond, c’est rien qu’un grand coup de promo, mais c’est aussi se donner la très rare permission de jouer le jeu jusqu’au bout. »