Francofolies de Spa - Tapis rouge à Hugh au pays de Pipou

L’acteur Hugh Laurie en concert à Spa
Photo: Christophe Toffolo L’acteur Hugh Laurie en concert à Spa

Constat : on chante plus que jamais en anglais sur les scènes spadoises. Anglais pour survivre, par fatalité, faute de nouveaux grands rassembleurs chantant français, ou simplement par goût ? La question se pose : FrancoFolies, appellation contrôlée ? Contrôlons.


Allez, va voir le bon docteur, me dis-je. Ça ne peut pas faire de mal, il soigne. J’y vais. La place de l’Hôtel de Ville est pleine de monde venu voir en vrai le Doctor House de la télésérie lui-même en personne, avec l’authentique face mal rasée de son personnage en haute définition. Ça se bouscule presque, pour une rare fois durant ces Francos un peu moins courues que les années précédentes. Sur la scène Pierre-Rapsat, l’acteur Hugh Laurie chante du Jelly Roll Morton, s’accompagnant au piano, pointures jazz en soutien. Efficace dans le genre. Le genre de spectacle qu’une star, parfaitement en droit d’aimer le jazz et d’en jouer, s’offrirait d’ordinaire dans un party privé.


Mais en vedette des FrancoFolies de Spa, 19e du nom ? Il n’y en a que pour lui dans les journaux, nationaux et locaux. Dans La Meuse, ce grand titre : « La promenade du Docteur House ». Sous-titre : « Hier, nous avons croisé Hugh Laurie sur les hauteurs de Spa ». Description de sa loge, sa garde personnelle, éloge de la « simplicité » du gaillard. La totale. Après Unchain My Heart et autres reprises de la même eau de lointaine source (un comble, dans la ville aux sources millénaires !), je migre de la grande scène au restaurant Le Menthe à l’eau : j’ai faim, pas exactement rassasié par ce jazz léger. Un duo s’y produit. Coup d’oeil sur la programmation des Bars en Folies : c’est Stan et Pipou. Les Oliver et Hardy de la chanson belge, lis-je. Un grand maigre à la guitare : Stan. Un petit rondelet à la conga : Pipou. Le grand annonce la prochaine chanson : « C’est un drame végétophile… » Le petit ajoute : « Tout le monde peut participer, y compris le public ! » Le public ? Une tablée désintéressée, là pour manger. Quelques couples. Deux amis de Pipou. Et moi, qui déguste : gratin de pâtes et chansons des compères. Jubilation ! Bonheur de la chanson fantaisiste ! Joie de la phrase qui tient en équilibre sur le grain de l’absurde. « Tout va bien, les poissons nagent en silence… »


Petit rappel historique. Pipou (qui est un croisement entre Dario Moreno, Coluche et Ron Jeremy) est né Yves Lacomblez, il a accompagné Philippe Lafontaine, mais son titre de gloire est le texte d’une chanson qui lui paie encore une jolie rente : Ça plane pour moi. Eh oui. Un marrant, de la souche des Jean-Luc Fonck (Sttellla), Yvan Delporte, Geluck et cie. Typically belge, savez ? « Aiveurybaudy ready ? », lance-t-il entre deux chansons dans un yaourt innommable exprès. Nous sommes trois à hurler que oui. « Yeah ! C’est ça, les FrancoFolies ! » Fine allusion saisie. Après trois quarts d’heure à me rouler par terre, c’est fini. Je retourne à la place de l’Hôtel de Ville. Thomas Dutronc est sur scène, joue brillamment tout en scintillant d’à-propos : « Mais qu’est-ce qu’ils foutent au balcon ? », s’étonne-t-il. (C’est une scène extérieure, il n’y a pas de balcon.) « Faites pas l’con, le balcon ! » L’humour belge est parfois français, c’est rassurant. Ce qui est moins réjouissant, c’est que le Thomas chante devant une place parsemée. Nom d’un Spirou ! Pas mal de gens sont partis après Hugh Laurie, se contrefichant de Dutronc (et de la chanteuse d’ensuite, Nolwenn Leroy, la jeune femme au demi-million d’albums vendus). Ça m’assomme. À l’ère des people, la chanson d’expression française est-elle à ce point l’enfant pauvre ?

 

Entrer ou ne pas entrer en résistance


Relativisons. De tous les festivals belges, c’est encore aux FrancoFolies de Spa que la proposition de chansons en français dans le texte est de très loin la plus riche et la plus variée. De mercredi à dimanche, les Dutronc, Murat, Voulzy, Maurane, Bénabar, William Sheller, Jean-Louis Aubert, Ours (le fiston Souchon, faut-il rappeler, chouette gars), Anaïs, La Grande Sophie, Catherine Ringer se seront succédé sur les diverses scènes devant d’honnêtes foules. La belle délégation du Québec et d’Acadie - Claudia Parisien, Chloé Lacasse, Daniel Léger, Jimmy Hunt, Bernard Adamus et Lisa LeBlanc - aura certes « marqué des points » (c’est l’expression par excellence des pros, ici) dans les Bars en Folies, au Salon Bleu du Casino et sur la grande scène gratuite du Carrefour des talents. Et les Belges ? Ils auront assuré envers et contre tout le volet franco des Francos : on en a trouvé, et des bons. On connaissait déjà Saule (qui repart à la case départ, en solo), Suarez (que l’on fêtait), Balimurphy, Cédric Gervy, Blanche (la nouvelle enseigne de Stéphanie Blanchoud). Le collègue Philippe Renaud a bien aimé Le Yéti, un ancien du groupe Melon Galia : j’ai été charmé, moi, par Mademoiselle Nineteen, Juliette Wathieu au civil, fille du chanteur Marc Morgan, absolument craquante dans sa pop acidulée néo-yéyé. En français qui fait twang !


Oui, il y en a, mais tout le monde le dit ici, moins qu’avant. Minoritaires sur les quatre scènes du parc Francofou, à la place de l’Hôtel de Ville aussi. Même la chanson francophone de France n’a pas fourni d’artistes vraiment fédérateurs : où est un -M- quand on a besoin de lui ? Le fait est que les jeunes groupes rock et pop de Wallonie et de Flandre, et de France, ont désormais l’allégeance anglo : ils sont tombés dedans étant petits. Leur grandissant public aussi. Alors quoi ? Alors on fait ce qu’on peut. Spa veut du monde, se veut représentatif, cherche l’équilibre. Fort bien. Mais le bât blesse quand, cette année, un Hugh Laurie et un Charlie Winston s’amènent sur la grande scène : des Anglos en anglais aux Francos, n’est-ce pas là un dangereux précédent ?


J’ai posé la question à la conférence-bilan de dimanche. Le codirecteur Charles Gardier a abordé le sujet franchement : « Je peux comprendre qu’on ait l’impression que c’est la porte ouverte à d’autres choses demain, c’est sans doute en partie vrai, mais l’important, c’est qu’il y ait toujours une majorité la plus importante possible d’artistes de la communauté française. Simplement, l’idée que programmer Hugh Laurie soit un problème, je ne le crois pas, je crois qu’il sert en l’occurrence le festival et les artistes émergents. C’était un coup de projecteur absolument unique, et ça s’est vérifié, sur le festival et tout ce qu’il contient, à savoir en grande majorité des artistes de notre communauté, et aussi en majorité des artistes qui chantent en français. »


Débat à suivre, a promis Gardier. En effet. Bon coup de pub ou cheval de Troie, la vraie réponse est peut-être ailleurs, dans une manière de repenser les FrancoFolies en fonction de la nouvelle donne. Pourquoi pas un festival plus modeste ? Gérer la décroissance n’est pas un aveu de défaite : il est quand même significatif de constater que l’ardeur francophile a été ressentie le plus fortement dans de petits lieux, Bars en Folies ou Salon Bleu. Entrer ou ne pas entrer en résistance, telle est la question. Chanson francophone en déclin ? Prenons acte. Défendons-la bec et ongles. Flanquons-leur une Lisa LeBlanc en pleine face. Ou alors roulons-nous par terre avec Stan et Pipou. Mais, de grâce, débrouillons-nous sans Hugh.

2 commentaires
  • Bernard Gervais - Inscrit 23 juillet 2012 15 h 26

    Respecter la vocation d'un festival

    D'un côté, que M. Cormier se rassure. Selon le journal La Libre Belgique, la participation d'un chanteur britannique et qui chante en anglais aux Francofolies de Spa de cette année a aussi été critiquée par de nombreux festivaliers. Bien entendu, cela n'enlève rien au talent de cet artiste.

    La direction du festival spadois devrait s'inspirer des Francofolies de Montréal qui, elles, respectent vraiment leur vocation, soit celle de présenter des récitals chantés uniquement en français.

    Et ce respect des Francofolies d'ici pour leur vocation première devrait aussi servir d'exemple au Festival international de Jazz de Montréal, lequel se définie toujours comme un événement consacré au jazz mais qui, depuis plusieurs années, présente de plus en plus d'artistes se spécialisant dans d'autres genres musicaux !

  • JJ Pauwels - Inscrit 24 juillet 2012 04 h 34

    petite rectification

    Pipou n'accompagnait pas Lafontaine, c'était un duo dans lequel les deux étaient également importants.

    "Pipou & Lafontaine"