Francofolies de Spa - La galère du bonheur

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	On ne résiste pas à cette espièglerie dans la moue, à ces cris venus de loin en dedans, à ce verbe foisonnant et juteux, à ce mélange de candeur, de douleur et de joie. Aux FrancoFolies de Spa, les spectateurs comme les passants ne résistent pas à Lisa LeBlanc.</div>
Photo: Charles Pirnay
On ne résiste pas à cette espièglerie dans la moue, à ces cris venus de loin en dedans, à ce verbe foisonnant et juteux, à ce mélange de candeur, de douleur et de joie. Aux FrancoFolies de Spa, les spectateurs comme les passants ne résistent pas à Lisa LeBlanc.

Lisa LeBlanc et Bernard Adamus n’ont peur de rien, et surtout pas des terrasses des bars d’une petite ville d’eaux en pleine kermesse. La tête d’affiche Coeur de pirate désistée pour cause d’imminent bébé, la semaine québécoise se passe d’abord dans la rue, et c’est très bien comme ça. Parcours de combattants.

« Bienvenue au show rock’n’roll avec p’tites fleurs et fontaine zen », lâche Lisa LeBlanc aux entassés de la terrasse à l’étage du Grand Maur (bar à tapas, cocktail, petite restauration), très à l’écart du Parc francofou et en surplomb de la grande scène Pierre-Rapsat, place de l’Hôtel-de-Ville. On est mercredi soir, la rumeur des spectacles en cours fournit un bourdon constant. Des gens dînent, cernés par des festivaliers accrédités. La délégation québécoise n’est pas majoritaire, mais peu s’en faut. Lisa lance Cerveau ramolli comme on lance un galet à la surface de l’eau, des fois que ça rebondirait. Ça rebondit. Les dîneurs ne dînent plus, rallient les curieux et les fans finis (nous) : c’est la même attaque, la même furieuse énergie qu’à la place des Festivals et sur les Plaines. On ne résiste pas à cette espièglerie dans la moue, à ces cris venus de loin en dedans, à ce verbe foisonnant et juteux, à ce mélange de candeur, de douleur et de joie. Petit triomphe, mais triomphe néanmoins.


Pareil effet jeudi, cette fois au coeur de la kermesse. C’est quand même fou, Spa, durant les Francos : une petite ville tranquille de 10 000 habitants, enchâssée dans sa vallée ardennaise, prise d’assaut par quelque 100 000 fêtards, grappes d’ados et familles entières. Au Café de l’Europe, brasserie du centre, Lisa s’impose, ça s’agglutine autour du chapiteau de la terrasse, tout le monde en oublie les immenses casseroles qui réchauffent la tartiflette et les champignons derrière : même dans Lignes d’Hydro, tendre ballade au doux picking d’une fille loin de chez elle, ça écoute. Quand elle garroche Chanson d’une rouspéteuse, on a l’impression que tout le monde comprend, même si la mitraille de mots est trop intense. On comprend l’intention. Pas le choix. À mi-parcours, vous pensez bien, tout le monde chante Aujourd’hui, ma vie c’est d’la marde. Universel.


Les professionnels européens prennent bonne note. Des labels frappent à la porte, me dit-on, des tournées se fomentent, Lisa reviendra : comment pourrait-on ne pas vouloir qu’elle revienne, je vous le demande ? À la fin des Francos, elle aura joué six fois, la cinquième ce samedi sur une grosse scène extérieure gratuite. Autant ça qu’un seul spectacle en salle, en première partie de n’importe quel Belge. Là, on la sent sur son terrain, en close combat : à preuve, pas gênée, elle ajoute Hound Dog à son set. Pour le plaisir. Le bonheur de la galère et la galère du bonheur. Qui regrette le désistement de Coeur de pirate trop enceinte pour la grande scène ? Les organisateurs et la billetterie. Pas les nouveaux fans de Lisa, en tout cas.


Bernard Adamus ? Un autre batailleur de rue qui frappe irrémédiablement. Moins gagnant d’office, il sourit peu ou pas, fait son affaire avec ses musiciens (dont le tromboniste qui contribue tant au goût Nouvelle-Orléans de la tambouille), mais l’effet est pareillement patent. Et bœuf. On ne chante pas avec lui, mais sa sorte de blues est trop puissante, sa sorte de verbe trop unique : les gens s’arrêtent, s’étonnent, restent, les pros sortent des calepins. « Bonjour, mon nom c’est Phil Collins, j’ai des dreads ce soir… » On le reverra, lui aussi.


Il y a aussi Jimmy Hunt, Chloé Lacasse, Daniel Léger : je ne les ai pas encore vus devant des Belges, il reste quelques jours. C’est Chloé qui a le contrat le plus difficile : convaincre en un seul spectacle sur la scène du Carrefour des talents un samedi soir. Pas évident. Claudia Parisien, elle, gagnante de Ma première Place des Arts, participe depuis mercredi à Du haut des airs, le jeu d’interprétation imaginé par François Guy : un Belge, un Français, un Suisse, un Québécois défendent le répertoire récent de leur coin de pays, les gens votent chaque jour, un gala célèbre tout ça, et le Salon bleu du Casino est plein le festival durant. Presque une tradition. Une rare occasion d’écouter de la nouvelle chanson québécoise, belge, française et suisse dans une petite salle (au plafond vertigineux) en dehors de la kermesse.


Vendredi en fin de matinée, les deuxièmes QuébécoFolies accueillent tout ce beau monde dans le Salon rose du Casino : c’est un showcase pour pros et médias organisé par Charles Pirnay et Patricia Van de Weghe, antennes au Québec des Francos spadoises, avec buffet « québécois » de rigueur : poutine, crêpes au sirop, tourtière du Lac. Chaque artiste s’y présente en deux chansons, Adamus offre ses plus belles chansons d’amour sans ronchonner (dont la chavirante Acapulco), Jimmy Hunt se plante dans une nouvelle chanson tentée dans la mauvaise clé, Chloé Lacasse ne déplaît pas sans vraiment convaincre, Claudia Parisien chante joliment. Et Lisa ? Même le matin avant le café, Lisa, c’est Lisa. À la première chanson, c’est le party. À la deuxième, la chorale. Bernard Adamus rigole et hurle : « Ma vie c’est d’la marde » derrière Lisa l’irrépressible. « Vous êtes trop great », résume-t-elle, échevelée, ravie, un peu étourdie. Nous aussi, elle nous donne le tournis. Dans plusieurs pays.

Sylvain Cormier est l’invité de Wallonie-Bruxelles Musiques aux FrancoFolies de Spa.