Francofolies de Spa - Quinze sur dix-neuf

Le fameux Spa d’or
Photo: Steve Collin Le fameux Spa d’or

Ce sont mes quinzièmes Francos spadoises : j’ai fait le calcul. Quinze sur dix-neuf. On dirait une note de bulletin. Ma note d’or, tiens ! Permettez un mot de gratitude envers Charles Gardier, codirecteur des FrancoFolies de Spa, et tous ceux à qui je dois ce «Spa d’or» reçu mercredi lors du cocktail d’ouverture du festival : non seulement ça fait fichtrement plaisir, mais ça pèse son poids. Pas tellement la statuette elle-même, qui a l’élégance d’être élancée, merci pour ça à celui qui l’a créée, l’éternel baroudeur, chanteur, animateur, instigateur des Francos originelles de La Rochelle, acteur, peintre et désormais sculpteur Jean-Louis Foulquier : la chose représente une clé de sol - la note d’or ! -, avec un petit globe terrestre où se profile l’Europe avec, en relief, la Belgique, centre du monde ! Le poids des ans, voilà ce que ça pèse.


Je me disais fatalement, à mon tour de micro (on était cinq à recevoir l’objet, symbole du rayonnement de la chanson belge à l’étranger), que ça commençait à faire beaucoup de Belges entendus, vus et appréciés en quinze visites à Spa sur dix-neuf éditions. Au micro, c’est la mythique « Fête à Sttellla » de 1996 que j’ai tout naturellement évoquée, et ils étaient quelques-uns dans le Salon rose du Casino à s’en souvenir aussi, ça se voyait à leurs binettes hilares : était-ce un dromadaire ou un chameau, je ne sais plus, mais je n’oublierai jamais qu’une grosse bête à bosse(s) avait participé à l’hommage à Jean-Luc Fonck et à son groupe d’un homme avec deux T et trois L. L’animal (non, pas Jean-Luc, je parle du vaisseau saharien) avait badge au cou, avec photo dessus, pour qu’on le reconnaisse bien à l’entrée… Merveilleux exemple d’humour belge, avec le grain d’absurde dans l’engrenage.


La même année, et deux ans plus tôt, j’avais vu Pierre Rapsat en spectacle, ce Pierre Rapsat emporté par le cancer au début de la cinquantaine en 2002, il y a très exactement dix ans. Il est partout et plus que jamais regretté ici, celui que tout le monde appelle Pierrot : il y a la grande scène de la place de l’Hôtel-de-Ville qui porte son nom, il y a le prix Rapsat-Lelièvre partagé avec notre regretté Sylvain, il y a la photo de son visage en immense affiche couvrant le vieux Casino, il y a la définitive bio Pierre Rapsat. Ses rêves sont en nous, qui paraît ces jours-ci, sobre et admirable travail du collègue Thierry Coljon (critique de la chanson au quotidien Le Soir). Et il y a une phrase de Pierre Rapsat gravée sur le Spa d’or : « Une communauté qui s’exprime est une communauté qui vit. »

 

L’âme de Pierre Rapsat


Pierre Rapsat ? Je sais, chez nous, on ne sait pas. Coljon me prend à témoin dans son livre : le spectacle dans un Spectrum à moitié vide aux Francos montréalaises de 1993 « ne marquera pas les esprits ». Il y a des artistes comme ça, au coeur même d’un pays, presque ignorés ailleurs. Impossible d’être insensible ici à tant d’affection ; ça fait penser à un Gerry Boulet chez nous, dont l’aura s’étend avec le temps. D’autant qu’il ne l’a pas eu facile, Rapsat, de son vivant de chanteur : « Son parcours fut semé d’embûches, écrit Coljon, mais chaque fois, avec une détermination née de sa passion pour la musique, il s’est relevé, traçant une voie exemplaire. »


Exemplaire ? En effet. C’est à Pierre Rapsat, et à l’animateur de radio Pierre Collard-Bovy, et Jean-Louis Foulquier que l’on doit les Francos ardennaises. Personne ne l’a oublié à Spa, et certainement pas les organisateurs du festival, Gardier et Jean Steffens : c’est pour ainsi dire chaque année la fête Pierre-Rapsat de la chanson belge d’expression française. À cela près qu’on y chante de plus en plus… en anglais.


C’est l’autre volet de cet exercice de mémoire : en quinze fois à Spa, force a été de constater une érosion de la présence belge en français dans le texte : certes, énumérais-je au Salon rose mercredi les bons Belges découverts au fil des Francos, de feu Jeff Bodart aux Slip’s, du bluesman Froidebise à Damien Hurdebise, de Daniel Hélin aux Disjoncteurs, de Karin Clerq à Chloé du Trèfle, de Saule à Baloji, de Suarez à Sacha Toorop et de Samir Barris à Été 67, mais longue est la liste des chanteurs, chanteuses et groupes de la Wallonie et de la Frandre s’exprimant désormais dans la langue de Céline Dion à Las Vegas et se produisant aux Francos. Pas moyen de faire autrement pour attirer la jeunesse, entend-on dire comme devant un fait accompli.


La tendance est si forte qu’aux Francos de cette année, il n’y a pas que des Belges chantant en anglais, mais des Anglais chantant en anglais : mentionnons Charlie Winston et un acteur de série télé faisant le chanteur à ses heures, Doctor House lui-même en personne, j’ai nommé Hugh Laurie, véritable star attendue en star. Saule et Chloé du Trèfle sont encore là, et les Blanche et Mathilde Renault et Mademoiselle Nineteen (son nom c’est Juliette…) assurent la relève, et la délégation québécoise (Lisa LeBlanc, Bernard Adamus, Daniel Léger, Chloé Lacasse, Jimmy Hunt) est très majoritairement francophone, mais on se dit que le Spa d’or et le vif souvenir de Pierre Rapsat doivent servir respectivement de figure de proue et de gouvernail, à l’heure où toutes les dérives sont possibles, et souvent permises.


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Sylvain Cormier est l’invité de Wallonie-Bruxelles Musiques aux FrancoFolies de Spa.