Musique classique - Orango, l’homme-singe de Chostakovitch, prend vie

Le chef finlandais Esa-Pekka Salonen vient de faire paraître sur Deutsche Grammophon le premier enregistrement mondial d’Orango, opéra satirique inachevé de Chostakovitch, ébauché en 1932 et dont personne, ou presque, ne connaissait même l’existence.


En mars 2009, Le Devoir fut le premier grand média occidental à révéler la découverte et la reconstitution de cette partition qui aurait pu valoir la mort à Chostakovitch.


Car le sujet d’Orango, opéra satirique sous forme de fable futuriste, entamé en 1932, c’est du pur vitriol. Orango est le nom d’un « biomorphe », produit le plus avancé de la science soviétique, mi-homme mi-singe. Dans le prologue, qui fait l’objet des partitions retrouvées, Orango est exhibé, provoquant l’éblouissement du peuple soviétique et la stupéfaction des Occidentaux. Quoique de conception récente, Orango est déjà, au sein de la société, un journaliste influent et un orateur de premier ordre, même si ses discours sont parfois ponctués de cris primaux.


L’archiviste Olga Digonskaïa, en retrouvant les fragments dans les archives Chostakovitch, en 2006, puis le livret complet de ce pamphlet politique, a découvert qu’il s’agissait d’un projet d’opéra en trois actes, dans lequel Orango finissait par devenir secrétaire général du Parti communiste ! Avec Orango à son « palmarès », Chostakovitch aurait sans doute perdu la vie lors des purges staliniennes de 1937.


Si le prologue d’Orango - 32 minutes de musique - a pu être enregistré, c’est grâce au travail de reconstitution et d’orchestration fort érudit de Gerard McBurney. Le résultat est criant de vérité et la musique d’une redoutable éloquence. On est nettement au-dessus d’autres partitions du même type, comme la cantate satirique Anti-Formalist Rayok créée en 1989 par Rostropovitch et présentée à Montréal par Yuli Turovsky.


Il faut rappeler le contexte musical chostakovien : le succès du premier opéra, Le nez (1928-1929) ; la composition, à partir de 1931, de l’opéra Lady Macbeth du district de Mtsensk et de la 4e symphonie. La condamnation de Lady Macbeth comme oeuvre antisoviétique plongea Chostakovitch dans des abîmes et sonna le glas de ses ambitions opératiques. Des proches du compositeur, tels Kurt Sanderling, considéraient que nous avions ainsi perdu le plus grand compositeur lyrique en puissance du xxe siècle. Ce qui reste d’Orango ne dément pas cette idée.


Dans cet album révélateur (DG 479 0249), Orango est couplé à la 4e symphonie. Un choix aussi évident que judicieux.