En attendant Norah Jones

À quelques dizaines d’heures du spectacle, je réécoute… Little Broken Hearts, le disque recensé en ces pages pas plus tard qu’il y a deux mois, et, titillé, plus qu’excité, au bord de l’apoplexie, je me dis : et si ? Serait-il Dieu possible que ce samedi soir, sur la scène de Wilfrid, ce soit la Norah Jones ébouriffée de la pochette qui s’amène, agressive, dangereuse, déchaînée comme les héroïnes de Russ-l’obsédé-des-nichons-assassins ? Adieu Norah la tendre et son ronron jazzy-soft, bienvenue Norah la craquée, larguée une fois de trop, attaquant pour mieux se défendre, oeil pour oeil, dent pour dent, transformée en tigresse toutes griffes dehors, dévoreuse d’hommes et… bête de scène ?

Allez, je me cite intégralement, c’est pas de l’onguent : « La pochette annonce la couleur : pastiche de l’affiche d’un film de Russ Meyer, série B fichtrement amorale de 1965, cultissime Mudhoney. Histoire de mauvaise fille. Norah y est la dangereuse échevelée à la place de la pulpeuse Antoinette Christiani. Comprendre : on est en plein “ camp ”, au second degré sulfureux. Norah s’amuse ici avec Brian “ Danger Mouse ” Burton comme celui-ci s’est amusé avec elle pour la bande sonore de son western-spaghetti imaginaire : le génial projet Rome de l’an dernier. De la même façon qu’il s’était bombardé Morricone junior, le voilà Lee Hazlewood de service pour une Norah quasi Nancy Sinatra dans l’attitude. Ouste la douce fille de Ravi et sa tapisserie de ballades jazzy (qui lui ont valu le vilain surnom de Snorah : la soporifique), bonjour la criminelle de Miriam, la vengeresse de la chanson-titre, la désabusée de Say Goodbye. Chaque chanson est un court métrage qui finit dans le sang, la solitude, l’amertume ou le malheur. C’est dire le plaisir. »

 

Bougera ? Grincera ?


De quoi s’attendre à un carnage, non ? Pas à en croire Caroline Sullivan du Guardian, qui est sortie début juin du Royal Festival Hall de Londres sur sa faim. Trop détachée, Geethali Norah Jones Shankar. Languissante. Pas concernée. Pas d’ardeur au boulot. Bigre. La collègue Emily Jupp, dans l’Independent, parle du « growing tedium of one languorous song following the next », malgré le bel effet conjugué de la chevelure désordonnée et de la Fender rouge pétant. Inquiétant. En mai, après un spectacle dans une petite salle de Brooklyn, un blogueur décrivait pourtant une jeune trentenaire à l’aise, drôle, sensuelle, capable d’interaction enjouée. C’est le souvenir que j’ai de son passage au Saint-Denis en 2007 : tension sexuelle dans les ballades plus lentes que lentes, mais aussi des exutoires, Creepin’ In donnée quasi rockabilly, saine saucette dans le marécage de Green River (reprise de Creedence Clearwater Revival). Du bon temps.


Alors quoi ? Alors, quand on regarde les listes récentes des chansons du spectacle, il y a Black, joyau néo-ravioli du projet Rome : ça pourrait bien saigner comme dans un Django. Il y a aussi pas mal de chansons du nouvel album, la grinçante 4 Broken Hearts, la méchante Miriam, la presque twist Out On the Road. Faute de sueur à la grandeur, on peut raisonnablement souhaiter quelques frissons dans le dos. Et rêver d’égratignures.


Norah Jones - 4 Broken Hearts

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