Le premier album québécois de Daran - L'homme qui est chez lui chez nous

Les chansons de Daran ont fait le tour du Québec avant d’être enregistrées sur L’homme dont les bras sont des branches.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les chansons de Daran ont fait le tour du Québec avant d’être enregistrées sur L’homme dont les bras sont des branches.

Il a toujours eu des guitares à longueur d'autoroute, Jean-Jacques Daran. Il y avait de l'hiver d'ici dans Dormir dehors. On avait compris, au premier contact à La Rochelle en 1993, que lui et nous avions l'humanité en partage et l'Amérique dans les accords ouverts. En cela, son nouvel album, L'homme dont les bras sont des branches (HDBB pour les intimes) n'est pas plus nord-américain parce qu'il a été gravé ici avec des musiciens d'ici et que le Français s'est établi depuis un an sur le Plateau. N'empêche que HDBB roule mieux que les précédents, indéniablement, mieux encore que l'excellent Le petit peuple du bitume (PPDB pour les intimes). C'est peut-être parce que les chansons ont fait le tour du Québec avant d'être enregistrées: elles tiennent la mesure avec les poteaux, baguettes géantes tapant sur des peaux attachées aux clôtures. Ça fait sourire Daran quand je lui dis ça: «Elles ont pris le rythme, à force, en 30-40 concerts sur la route. Elles se sont faites en région, comme on dit. Dans le [camion de location] Légaré, sur des milliers de kilomètres.»

Ça roule franc, ça roule clair, la voix résonne fort, les guitares ont de l'espace. J'entends les textes comme rarement le rock le permet: «La vie nous sourit / La vie nous arnaque / Le tarif? Une caresse une claque». Il ne m'a pas fallu deux fois l'aller-retour Montréal-Lacolle pour tout naturellement les chanter à tue-tête avec Daran, les refrains d'Il y a un animal, de Kennedy, d'Où va la joie. Elles exultent, ces chansons, même les plus fâchées avec la société, La machine, Merci qui, Une caresse une claque. «Il y a tout de même un son québécois à ce disque, constate Daran. C'est dû aux musiciens, à la prise de son de Ghyslain-Luc Lavigne [très important, Lavigne, pour le son des disques d'ici, demandez à Mes Aïeux]. Leur apport s'entend, moi je l'entends, les chansons ne sont pas ce qu'elles auraient été là-bas. C'est ici qu'on leur a acheté des vêtements chauds, ça c'est sûr. Je les avais apportées habillées, mais quand j'ai vu à qui j'avais affaire ici, je les ai remises en guitare-voix. Les gars n'ont jamais entendu mes projets pour cet album. Un jour peut-être je leur ferai entendre.»

Nommons-la, l'équipe locale de Daran. Il y a les Chartrain, Marc et Guillaume, et André Papanicolaou. Des gars qui jouent avec Vallières, Mara Tremblay, deux anciens des Chiens d'Éric Goulet: de vrais complices, mieux, des égaux. «Il y a un énorme investissement d'eux. Leur texture, leur univers. C'est la grande différence avec la France. Dans un band, ici, la hiérarchie n'existe pas. C'est très reposant. C'est pas parce que je suis le chef que j'ai pas le droit de me tromper. Un musicien français, il y a toujours une part d'ego dans ce qu'il propose. Ici, rapidement, j'ai vu que le guitariste donnait des idées au batteur, qui donnait des idées au bassiste, qui m'en donnait. Il y a peut-être du lâcher-prise de ma part, tellement je suis bien dans cette atmosphère de travail. Il y a un respect entre les gens. Une espèce d'honnêteté sur soi.»

Retour d'ascenseur

Ça se vérifie partout, observe-t-il. «Ici, un commerçant n'hésitera jamais à t'envoyer chez la concurrence. Tu vas chez Future Shop chercher quelque chose et il l'a pas, il t'envoie à La Source, ils doivent l'avoir. En France, ça n'arrive JA-MAIS. C'est dans l'état d'esprit général des gens. Pour une réalisation, j'ai appelé un contrebassiste qu'on m'avait conseillé, et lui m'a conseillé un autre contrebassiste qui, à son avis, serait meilleur pour ce dont j'avais besoin. En France, le gars, il prend la job, quitte à bosser toute la nuit pour s'adapter à ce que tu veux. Chasse gardée, toujours. Ici, ce qui est normal, c'est le retour d'ascenseur. J'aime bien.»

Effet lune de miel du Québécois d'adoption? «Non. Je prends le package avec ses qualités et ses défauts. Un Français va pas venir ici pour le système de santé, c'est sûr.» Il rit. Pas encore jaune: c'est parce qu'il a la santé. Mais pour ce qui est de faire le boeuf tous les soirs avec des copains musiciens, il confirme: Montréal, c'est l'idéal. «Encore hier, Vincent Carré, le batteur, m'appelle, me dit: "C'est ma fête, je suis au Verre Bouteille, passe si tu veux." J'ai failli y aller, mais la veille du lancement, non quand même. J'aurais pu, c'est ça l'important. Cette communauté de musique.»

Dans le fort beau livre qui s'intitule Aller simple pour Montréal et qui constitue l'édition de luxe de HDBB, on voit dans les photos de Rémi Coignard-Friedman le Daran dans son Plateau, sur les routes du Québec. Livre pour faire rêver les Français? Pas nécessairement. Il y a des textes de nouveaux amis québécois, Yann Perreau, Moran, des salutations de vieux copains, Laurent Saulnier, Éric Goulet. Mais surtout, il y a qu'on voit un peu Montréal et le Québec par les yeux de Daran. Familier et différent. «C'est ça immigrer. Ça déplace une infinité de petites choses. Tout est pareil et rien n'est pareil.»

Daran: Une caresse une claque

3 commentaires
  • Pierre Cossette - Inscrit 1 mars 2012 09 h 02

    Depuis la première écoute ...

    de la première chanson de Daran à Québec qui roulait dans toutes les stations de radio, j'ai été charmé à la fois par la voix éraillée, les guitares et les textes. Intelligence, critiques sociales toujours joliment énoncées, cris du coeur on a affaire à un artiste qui nous remue et nous porte à la réflexion tout en nous faisant bouger dans le corps. Bienvenue M. Daran chenous après presque vingt ans d'écoute ravi de vous compter parmi nous.

  • Monique Crépault - Inscrite 1 mars 2012 10 h 35

    depuis hier

    Depuis hier, je l'écoute en boucle son album et je suis séduite, totalement. "Sur les quais", "Pas peur", "Phare du four" et toutes les autres en fait... elles me font voyager, pour ne pas dire planer :) Et puis, quelle voix.

  • André Loiseau - Inscrit 9 mars 2012 14 h 53

    Bravo!

    Restez chez-nous, vous êtes notre vrai Grand Nord.
    Une caresse une claque, c'est ça la vie.