Barbara Fortuna et Constantinople au Domaine Forget - Là où la polyphonie corse rencontre la monodie orientale

En 2008, Barbara Fortuna a créé le projet Canti di a terra en collaboration avec les Montréalais de Constantinople.<br />
Photo: Delphine Héau En 2008, Barbara Fortuna a créé le projet Canti di a terra en collaboration avec les Montréalais de Constantinople.

Île de beauté, de soleil et de mer bleue, la Corse pourrait aspirer à devenir l'un des paradis sur terre, mais son histoire tourmentée et son peuple indompté ont conféré à ses chants une tristesse absolue. L'ensemble vocal masculin Barbara Fortuna en est l'une des illustrations les plus grandiloquentes.

En 2008, le quatuor vocal a créé le projet Canti di a terra en collaboration avec les Montréalais de Constantinople, ces maîtres des dialogues musicaux. Ensemble, les deux formations s'arrêtent demain soir au Domaine Forget.

«Les polyphonies de tradition orale m'ont toujours fasciné, relate Kiya Tabassian, le directeur artistique de Constantinople. Comme je viens d'une tradition persane où la musique est basée sur le développement modal et la monodie, je voulais voir comment il serait possible de colorer par nos instruments ces chants qui sont souvent interprétés a capella.»

Et pourquoi Tabassian s'est-il orienté vers les chants corses? «Parce que pour ce projet, je voulais intégrer des éléments de musique ancienne et de la Renaissance. À l'oreille, ces chants me paraissaient les plus appropriés», répond-il. De son côté, Jean-Philippe Guissani, chanteur de Barbara Fortuna, révèle les fortes particularités du chant corse. «Chez nous, on a notamment une base traditionnelle nommée padiela. Il s'agit vraiment d'une technique unique puisque les voix ne sont pas en parallèle comme en Sardaigne ou dans d'autres pays des Balkans. Il y a la voix principale, mais les autres ont leur vie propre et vont dans une ligne mélodique différente.»

Contrairement à la tradition séculaire de la polyphonie à trois voix, Barbara Fortuna en ajoute une quatrième pour les harmoniques. Proposant aussi bien des chants rudes et âpres de la montagne que ceux plus adoucis du bord de la mer, l'ensemble compose dans une sphère entre les deux en intégrant à la fois le sacré et le profane. Silences profonds, flots tragiques et chants d'amour sont habillés par la formidable gravité de ces voix qui s'élèvent à l'unisson, ornementent ou allongent à profusion les voyelles sur la mélodie. «Avec nous, un vers de huit pieds peut durer une minute», explique Jean-Philippe Guissani. À l'écoute, il s'en dégage une forte impression d'éternité.

Canti di a terra souligne cette fulgurance en ajoutant les lignes instrumentales orientales et l'improvisation. «Après la création du projet, nous sommes retournés en Corse pour une résidence et nous avons souvent présenté le programme avec Barbara Fortuna. S'il comporte des pièces de chaque groupe séparément, il laisse maintenant plus de place aux collaborations», précise Tabassian, qui poursuit inlassablement son art de la passerelle.

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Collaborateur du Devoir