Concerts classiques - Programme en mineur pour pianiste majeur

Le Festival Bach ne reviendra qu'en novembre 2009, mais il organisait mercredi un concert de gala qui nous valait le retour bienheureux de David Fray. Le lauréat du second prix du Concours musical international de Montréal en 2004 a fait du chemin: sa carrière est bien lancée et son enregistrement à paraître de Concertos pour clavier de Bach avec la Deutsche Kammerphilharmonie de Brême, bien connue ici, a fait l'objet d'un documentaire du fameux Bruno Monsaingeon.

Bref, ça roule pour David Fray et, par bonheur, il n'a pas attrapé la grosse tête. L'après-midi même du concert, j'écoutais le nouveau disque (Haydn, Mozart, Beethoven) de Rafal Blechacz, lauréat du Concours Chopin 2005, pianiste strictement interchangeable avec Ingrid Fliter, quasi-lauréate du Concours Chopin 2000 (tous deux ont cette capacité de jouer des guirlandes de doubles croches le plus vite possible en effleurant le piano) et je me disais, en entendant David Fray quelques heures plus tard, qu'il valait mieux être un artiste qu'un lauréat!

Le programme était agencé autour de la tonalité de si mineur: un parcours en rien jovial mais d'une vraie élévation de pensée. Dans Ideen zu einer Ästhetik der Tonkunst, ouvrage paru au tournant du XIXe siècle, Christian Friedrich Daniel Schubart (auteur du texte de La Truite, mis en musique par Schubert) associait la tonalité de si mineur «à la patience, à l'attente face à la destinée et à la soumission à la volonté de Dieu». Dans l'univers baroque, le si mineur est la tonalité de la mélancolie.

Ces préceptes s'appliquent davantage à la musique de Bach, de Mozart et de Schubert qu'à l'explosion du cadre de la sonate proposée par Liszt, mais le poids du destin est apparu dès l'Adagio K. 540 de Mozart qui ouvrait le récital, génialement enchaîné, attacca, avec la transcription du Doppelgänger de Schubert.

David Fray impose par sa présence et son jeu sur les silences et la résonance une intense concentration dans la salle, semblable au rituel du concert tel que l'affectionne Alfred Brendel. La vision est étonnamment grave pour un jeune homme de 27 ans, qui semble réchappé de l'univers littéraire du poète et romancier allemand Novalis (1772-1801), pour lequel «la poésie guérit les plaies que la raison inflige».

Cette concentration a marqué tout le récital. Fray prend son temps, pour poser le discours. Il ne se lance pas dans d'inutiles surcharges expressives dans les Impromptus de Schubert, à l'ambitus dynamique savamment calculé. Sa sonate de Liszt est de plus en plus implacable. Si l'on doit retenir une chose dans l'art de David Fray, c'est cette capacité à écouter son piano et à fondre les épisodes les uns dans les autres. Fray est un maître des transitions. L'écouter incite à l'introspection. Et c'est une grande expérience...

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FESTIVAL BACH

Concert de gala 2008

Récital David Fray (piano). Mozart: Adagio en si mineur K. 540. Schubert-Liszt: Der Doppelgänger. Schubert: 4 Impromptus op. 90. Bach: Prélude et fugue en si mineur. Liszt: Sonate en si mineur.

Salle Pollack, mercredi 22 octobre.

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