Vitrine du disque

Classique - Chostakovitch, Quatuors à cordes nos 2 et 4 (versions orchestrales). Amsterdam Sinfonietta. Channel Classics CCSA 26007 (SRI). Les quatuors à cordes de Chostakovitch sont ceux qui se prêtent le mieux à une orchestration pour ensemble de cordes. Même si, comme moi, vous détestez la boursouflure signée Mahler du quatuor La Jeune Fille et la Mort de Schubert, vous pourrez trouver que la transformation de certains quatuors de Chostakovitch en oeuvres orchestrales en fait de très convaincantes symphonies de chambre. La plus célèbre de ces adaptations est celle du Huitième Quatuor par Rudolf Barchaï, qui avait d'ailleurs reçu l'aval du compositeur. Les Quatuors nos 2 et 4 n'ont pas vraiment été retenus jusqu'ici mais se prêtent tout aussi bien à la métamorphose. Celle-ci (il faut notamment ajouter une partie de contrebasse) a été opérée par des musiciens néerlandais. On remarquera, tout au long de ce SACD parfaitement enregistré, la grande justesse stylistique de l'Amsterdam Sinfonietta, qui parvient à conjuguer — c'est très rare pour ce compositeur qui ne supporte pas la joliesse — hédonisme sonore et tension interprétative. - Christophe Huss

Chanson

Pagny chant Brel

Florent Pagny, Mercury - Universal

Voilà Pagny, le Caruso putatif, la montgolfière de la chanson française, qui décide de s'en prendre à Brel. Le voilà qui violente les belles de Brel, et pas n'importe lesquelles: les essentielles, les immortelles, La Chanson de Jacky, Ne me quitte pas, Mathilde, jusqu'à Vesoul. Pas question de fouiller le répertoire du grand Jacques et de révéler des splendeurs oubliées: Pagny a beau dire partout en entrevue que Brel est sa grande passion d'ado, il n'en connaît que les évidences. Qui plus est, pas gêné, Pagny se la joue carrément Brel. Karaoké de luxe. Les intonations, les inflexions, les r qui roulent en Ferrari, c'est la totale. Contre nature. On dirait Hulk qui fait péter les habits de Bruce Banner. Il a beau essayer, c'est plus fort que lui, Pagny confond intensité et dévastation, sensibilité et sensiblerie. Son Brel, c'est du Brel haltérophile. Gonflé aux stéroïdes. De là à penser que Pagny ne sait plus trop quoi chanter et que chanter Brel, c'est toujours bon pour les gogos, il n'y a qu'un pas. Que je franchis. Oui, ça pue la stratégie. La manoeuvre. Répréhensible. Ouache. - Sylvain Cormier

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Chanson

Le plaisir des dieux, Anthologie de la chanson paillarde, Pierre Perret, Adèle - Naïve - Fusion III

Les traditions se perdant, les chansons paillardes (entendez: cochonnes) ne se transmettent plus de génération en génération d'étudiants et n'égayent plus les salles de garde. Heureusement que cet éternel gamin de Pierre Perret veille au grain: le voilà qui nous en enfile 18 par où ça fait du bien. Une seule est de son cru (La Pute au grand coeur), une autre est mise en musique à partir d'un texte de Brassens (gamin moustachu celui-là), mais toutes bénéficient de remises en forme. Insistons: il ne s'agit pas de bluettes égrillardes à la Colette Renard mais d'une anthologie de la chanson française hardcore. Et brillamment troussée: de la parfaite prosodie au service de saines cochoncetés. C'est ciselé au pied près, et Dieu sait si on prend son pied! Un exemple? «Ô mon berger fidèle, / Viens-t-en reposer sur mon coeur, / À ma voix qui t'appelle, / Viens-t'en me donner du bonheur. [...] Ta langue me chatouille / Jusque dans le fond du gosier; / Et ton doigt me trifouille / Je crois qu'il atteint le gésier.»

Imaginez la suite. - Sylvain Cormier

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Classique

Offenbach, «Entre nous»; extraits d'ouvrages oubliés. Avec Jennifer Larmore, Alastair Miles, Yvonne Kenny, Diana Montague, etc. Orchestre philharmonique de Londres, David Parry. Opera Rara 2 CD ORR 243

Voici l'édition phonographique à son plus noble: la publication, fruit de recherches musicologiques avisées, d'un répertoire rare et séduisant, enregistré par des artistes de qualité, eux-mêmes servis par une excellente prise de son, le tout dans une présentation luxueuse. Ce beau coffret est accompagné d'un livret illustré de 240 pages en quatre langues, comprenant évidemment tous les textes chantés. C'est utile, même si les chanteurs, dont le français n'est pas, majoritairement, la langue natale, font un effort remarquable de prononciation. Entre nous annonce la couleur dès la première plage: l'ouverture du Voyage dans la lune, qui se signale par un thème principal inattendu, le fameux air Scintille diamant des Contes d'Hoffmann. Au cours de ces deux heures charmeuses, vous découvrirez des airs et ensembles de La Jolie Parfumeuse, La boulangère a des écus, La Permission de dix heures, Le Roi Carotte, Boule de neige et bien d'autres oeuvres dont vous n'avez sans doute jamais entendu parler. Si vous aimez Offenbach ou le répertoire français, offrez vous cette friandise... - Christophe Huss

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Monde

J'tam bokou, J'Tam, MaGaDa - Outside

Ici, on dédie les pièces aux dieux, aux hommes et aux tambours. Plutôt ésotérique, tout ça? Sûrement un peu, oui, mais on a de qui tenir puisque le multi-instrumentiste Marc «Hibou» Séguin Labonté, leader de cette formation montréalaise, est un des deux fils percussionnistes de Michel «Papa» Séguin, pionnier du world beat québécois qui, après avoir appris à l'extérieur les techniques et la philosophie des tambours, les a métissées puis enseignées à ses fils qui, à leur tour, ont poursuivi l'école familiale dont les étudiants ont formé le premier noyau de J'Tam à l'aube du millénaire. Marcko, qui joue aussi de l'harmonica, des guitares et de la bombarde, baigne donc depuis toujours dans un monde de percussions: africaines d'abord, mais aussi haïtiennes, martiniquaises et hawaïennes. Les membres de ce groupe peuvent être considérés comme les héritiers des tam-tam du mont Royal dans ce que l'approche a de meilleur sur le plan de l'interprétation et de la spontanéité, dans le punch de sa musique aussi. Ce disque n'est toutefois pas conçu pour les audiophiles, certains instruments et plusieurs paroles étant à peine audibles. - Yves Bernard

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Monde

Breathing under water, Anoushka Shankar & Karsh Kale, Manhattan Records - EMI

Karsh Kale, DJ, tablaïste, producteur et multi-instrumentiste, s'associe à la sitariste Anoushka Shankar, fille de Ravi et demi-soeur de Norah Jones, qui vient chanter avec elle une jolie chanson pleine d'atmosphère. Contrairement à la croyance populaire, le père se disait mal à l'aise à l'idée de faire des mélanges. Anoushka, elle, a assimilé l'ensemble du répertoire du paternel avant de se lancer dans de nouvelles fusions électro avec son comparse. On y trouve des fusions plus ambiantes, d'autres plus emportées, de splendides climats avec les cordes somptueuses du Bombay Cinematic Orchestra, d'autres plus fades comme cette pièce réalisée avec Sting. Ce disque nous réserve aussi de grandes voix comme celle de Shankar Mahadevan, extatique et emportée, ou celle de Sunidhi Chautan, plus douce, de même qu'un émouvant dialogue au sitar entre le père et la fille. Mais le jeu d'Anoushka souffre de trop de retenue: l'album retient souvent le meilleur et parfois le pire des deux mondes, ce qui arrive souvent aux têtes chercheuses et à leurs démarches pourtant essentielles. - Yves Bernard