Ronfler de bonheur avec Norah Jones

Les mauvaises langues disent de Norah Jones, la chanteuse à la voix de miel, aux mélodies coulantes et aux 30 millions d'albums vendus, qu'elle endort ses auditoires. Et si c'était seulement l'effet d'un bien-être bigrement nécessaire? Alors qu'elle s'amène au Saint-Denis, nuançons.

Snorah Jones. Vilain surnom. C'est un critique du Miami Herald qui a trouvé ça pour résumer l'impression que lui laissait l'écoute de Not Too Late, le troisième album de Norah Jones: «Norah, snorah — boring and sleep-inducing», titrait Howard Cohen en février dernier. Entendez: Norah l'endormante, la chanteuse au timbre si suave qu'il en est soporifique, aux airs si languissants qu'ils induisent le ronflement («snoring») chez les multitudes qui achètent ses disques, celui-là comme les précédents, Come Away With Me et Feels Like Home. Le journaliste en rajoutait, raillant les velléités d'engagement politique de la chanteuse dans sa chanson My Dear Country, où elle pointe Bush Jr. de son index joli: «Peut-être la p'tite chérie des Starbucks croit-elle qu'elle lassera Bush au point de le faire démissionner, avec ses tounettes à saveur de moka léger.» Ouille.

Le sobriquet assassin a été repris un peu partout, et il s'est forcément trouvé un autre journaliste — Josh Eells, sur le site Blender - The Ultimate Guide To Music And More — pour sonder l'intéressée, des fois qu'il y aurait blessure. En vain. Norah Jones chante peut-être doucement, très doucement, voire trop doucement pour certains, mais elle a la couenne dure. «Au début, ça m'a dérangée, mais finalement, c'est assez drôle. Maintenant, ma mère m'appelle Snorah tout le temps. La vérité est que le gars a un peu raison: en m'écoutant, je crois que les gens se détendent, et quand ils sont détendus, c'est vrai que ça induit bien le sommeil. Je reçois ça comme une sorte de compliment.» Lassante, elle aime moins. «Qu'on dise que ma musique est trop lente est une question de perception. Mais "boring"? C'est simplement méchant.»

Trop lent, du Norah Jones, disent-ils. Trop doux tout le temps. Trop systématiquement agréable, caressant, bienfaisant. Drôles de défauts qui ressemblent à s'y méprendre à des qualités. Question de point de vue. Norah Jones est une sorte de chanteuse idéale pour ceux qui aiment la musique mais ne suivent pas l'actualité musicale de trop près, pour les éternels fans de Tom Waits ou de Lyle Lovett, ceux qui ne détestent pas s'offrir un peu de Billie Holiday en fin de soirée avec une coupe de vin, ceux qui aiment Willie Nelson, surtout quand il chante Always On My Mind, et qui préfèrent I Will Always Love You par Dolly Parton plutôt que par Whitney Houston. «Elle incarne une douceur au confluent de plusieurs traditions "radio-friendly", comme disent les Anglo-Saxons», décrit fort justement Bertrand Dicale, critique musical attitré du Figaro: «Le jazz de club, le country classique, la pop intime, le folk grand public.» Norah Jones rejoint les intérêts des amateurs de musique pas trop spécialisés mais de bon goût: le type même du festivalier moyen au FIJM, par exemple.

De fait, c'est au Festival de jazz que Norah Jones a chanté lors de tous ses passages à Montréal, sauf le dernier, au Centre Bell le 28 août 2004. Tous spectacles assez tièdement reçus. Celle qui a enregistré son dernier album dans son appartement new-yorkais, en pyjama, se faisant couler parfois un bain entre deux prises, n'a pas exactement la réputation de soulever les foules par ses sparages vocaux et ses coups de poing sur la poitrine. Celine Dion, she's not. Elle en fait peu, le moins possible en fait, préférant chuchoter que s'époumoner, quitte à ne pas enthousiasmer. Dans les entrevues récentes, elle souhaite même que le succès s'amenuise un peu, histoire de vivre une vie d'artiste vivable. «Je veux mener une carrière longue et normale, confiait-elle à Bertrand Dicale. Je ne veux pas être Madonna. Je veux pouvoir marcher dans la rue.»

Portrait new-yorkais

Elle y parvient, à tout le moins dans les rues de son New York chéri. Précision: l'Indo-Américaine Geetali Norah Jones-Shankar, fille d'organisatrice de spectacles et du célébrissime Ravi, est née en mars 1979 à Manhattan, a grandi avec sa mère dans un bled du Texas (Grapevine) et vit aujourd'hui dans l'East Village. À New York, elle passe à ce point inaperçue qu'elle est parvenue à s'offrir incognito une récente récréation au sein d'un groupe punk pour rire, El Madmo. Il a fallu une bonne dizaine de shows pour qu'un p'tit futé la reconnaisse sous sa perruque blonde platine et la dénonce. Du Living Room, le petit club où, serveuse puis pianiste à temps partiel, elle a rencontré son amoureux Lee Alexander (qui est aussi son bassiste, son réalisateur et l'entremetteur qui lui a ouvert les portes de Blue Note, le prestigieux label jazz), Norah Jones a fait son quartier général et son refuge, et c'est là que son autre groupe parallèle est né: The Little Willies, chouette orchestre country-folk entièrement consacré au répertoire de Willie Nelson. L'idole de Norah.

Complétons le portrait de la douce des douces à l'aide de ses révélations dans le papier de Josh Eells pour Blender: elle a joué sur un album des Foo Fighters (une ballade rock); il ne lui faut pas plus de deux martinis pour monter sur une scène de karaoké et hurler du Shakira; elle aime fermer les bars; Warrant, Motley Crüe et Guns'N Roses ont été les groupes fétiches de son adolescence, alors qu'elle se faisait appeler NoJo. Détail supplémentaire gratuit: ses huit trophées Grammy sont dans le placard. Pas de place.

Tout ça ne fait pas de Norah Jones une rock'n'roll mama. Courtney Love, she's not. Elle a passé trop de temps dans les églises du Texas à chanter dans les chorales, trop de temps à s'imprégner de la mégacollection de disques de jazz et de soul de maman Sue Jones, trop de temps à étudier le piano jazz à l'Université du Texas. «Je ne suis pas une pop star, affirmait-elle à Emmanuel Marolle en janvier dernier dans Le Parisien. J'ai vendu énormément de disques, mais je suis avant tout une musicienne, pas une chanteuse pop.» À choisir, ces derniers mois elle serait plutôt chanteuse country. Non seulement chante-t-elle Creepin' In en duo avec Dolly Parton sur Not Too Late, en plus de jouer avec des anciens du Band (Levon Helm, Garth Hudson), mais elle saisit toutes les occasions de partager la scène ou un micro avec les Kris Kristofferson, Bob Dylan et autres Ryan Adams. Cette semaine même, on peut la voir et l'entendre sur le DVD Last Man Standing Live de l'increvable Jerry Lee Lewis, serinant les classiques country Crazy Arms et Your Cheatin' Heart avec le Killer.

«Je suis mieux dans ma peau, constatait-elle dans Le Parisien. J'ai un peu vieilli. J'ai pris du recul. Alors qu'auparavant j'avais peur de tout. Je m'interrogeais sur la façon dont se passaient les concerts, je me sentais mal à l'aise sur scène, maladroite dans ma façon de parler au public. Le succès était à la fois merveilleux et très étrange. J'étais trop jeune pour assumer un tel truc.» Maintenant, ça va. Elle peut même jouer la star, covedette du nouveau film de Wong Kar-wai, My Blueberry Nights, présenté à Cannes. Et elle peut en même temps revenir à Montréal dans une plus modeste salle: le Saint-Denis n'est pas le Centre Bell. C'est voulu, comprend-on. On ne va pas voir et entendre Norah Jones pour se défouler. On y va pour se rassurer, pour la bonne chaleur de sa voix: pas surprenant que tant de gens l'aient embrassée en 2002, après le traumatisme collectif du 11-Septembre. «Réconfort» est le fin mot de ce succès. Et «feutré» le mot clé du spectacle. On pourra même s'assoupir quelques instants. C'est permis.

Collaborateur du Devoir

Norah Jones

Au Saint-Denis, samedi, 20h

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