Concerts classiques - La mort en face

Dans sa 15e Symphonie — sa dernière — Chostakovitch opère une synthèse. De manière générale, l'univers symphonique de ce compositeur témoigne de son temps (les «symphonies de guerre», telles les 7e, 8e et 11e), mais aussi de sa place de créateur au coeur d'une dictature, à travers des interrogations dont la 5e Symphonie se fait l'écho. Dans la Quinzième, comme dans la symphonie précédente, Chostakovitch est également présent en tant qu'homme, un homme qui sent sa fin proche.

Deux principales voies interprétatives sont ouvertes pour les chefs qui ont de Chostakovitch une vision signifiante, considération qui exclut d'un coup les enregistrements de Dutoit et le récent concert de la 8e Symphonie par Nagano. D'un côté, un regard sarcastique sur la société (les derniers rires grinçants du magicien de l'orchestre), optique prônée par Rudolf Barshaï et Kiril Kondrachine. D'autre part, une vision autobiographique — bilan d'un homme meurtri —, une voie défendue par Kurt Sanderling et Bernard Haitink. À mi-chemin, inclassable, entre vitriol et noirceur, Guennadi Rojdestvenski. Chose étonnante, le grand chef russe Evgueni Mravinski, qui a forgé — et, ici, déformé — bien des oreilles, a livré dans cette Quinzième son disque Chostakovitch le plus discutable, étrange et superficielle caricature.

Totalement aux antipodes de Mravinski, Claus Peter Flor a choisi de creuser la voie du testament musical, rapprochant ainsi la partition de l'univers des trois derniers quatuors (cf. la fin, sensa vibrato, du 2e mouvement)... Le chef allemand tisse la partition dans une sorte d'atonie. L'homme est diminué et les nuances les plus infinitésimales sont façonnées dans des teintes douces, sur lesquelles viennent se greffer des soubresauts de révolte. L'OSM a rendu justice avec une ferveur et un sens des couleurs exceptionnels, à cette vision patiente, plus lente que toutes les versions enregistrées.

De grandes différenciations dynamiques (ceux qui ont le pouvoir face à ceux qui le subissent) marquent le premier volet. Dans l'Adagio, la désolation est totale avec un écoulement musical étale mais inéluctable, où les cordes semblent figurer l'humanité et le violoncelle incarner Chostakovitch. Le 3e mouvement confirme que Flor voit dans la Quinzième la symphonie des faux-semblants, dans laquelle rien ne peut être joyeux. L'Îuvre est alors gagnée par un quasi-épuisement sonore. Cette veine, le chef la poursuit dans un Finale tétanisant, véritable face-à-face avec la mort, dans lequel les forces s'amenuisent au point que même la valse posée sur les trois premières notes de Tristan et Isolde ne leurre plus personne. Quand les violoncelles esquissent le thème de la grande marche de la 7e Symphonie l'air se raréfie encore davantage et l'angoisse monte. C'est une révélation pour ceux qui croyaient que le 15e Quatuor était l'oeuvre la plus insoutenable et la plus morbide de Chostakovitch... Claus Peter Flor, après sa Huitième de Bruckner il y a quelques années, a prouvé une fois de plus qu'il est un chef d'une classe à part.

Qui en doutait, pouvait s'en persuader à l'écoute du Tombeau de Couperin de Ravel, cheval de bataille de l'OSM, réinventé par une direction allégée, tout en touches de couleurs, dans un flux musical souple et d'un raffinement des nuances extrême. Depuis une Rapsodie espagnole par Celibidache, je ne pense pas avoir entendu un Ravel plus intéressant en concert.

Quant à Stephen Hough, il fait du 2e Concerto de Saint-Saëns une démonstration de vélocité, à coup de cavalcades pianistiques renversantes. Ce piano spectaculaire et lisztien s'oppose en tout à la démarche plus ciselée, gourmande, complice... et française du tandem Thibaudet-Denève il y a six mois.

Collaborateur du Devoir