Musique classique - Chostakovitch à l'épreuve de la vie

Au premier abord, en consultant le programme du concert donné trois fois, mardi, mercredi et dimanche prochains par l'OSM, on est de nouveau frappé par la sempiternelle redite des mêmes oeuvres. Avec le 2e Concerto pour piano de Saint-Saëns, trois semaines après Ibéria de Debussy, ce sont les deux tiers du programme dirigé il y a tout juste six mois par Stéphane Denève que nous réentendrons. Et le concert débutera par Le Tombeau de Couperin de Ravel, programmé au moins une fois par an. Vivement que Kent Nagano élargisse un peu le champ visuel des programmateurs de l'orchestre, dont la culture en matière de répertoire semble vite plafonner.

Le sel du concert, placé sous la baguette du chef allemand Claus Peter Flor, sera tout entier dans sa seconde partie, avec l'ultime symphonie, la Quinzième, de Dmitri Chostakovitch, oeuvre intimidante que l'on n'entend que rarement.

Un monde perdu

Le chef allemand Claus Peter Flor a longtemps repoussé le moment de diriger la Quinzième, tant il avait été impressionné par l'emprise du grand chef Kurt Sanderling sur cette partition. Au lieu de fuir l'Allemagne nazie vers l'ouest, Sanderling avait été un des rares (avec Hermann Scherchen) à gagner l'est de l'Europe. Entre 1942 et 1960, il fut associé à Evgueni Mravinski à la tête de l'Orchestre philharmonique de Leningrad (Saint-Pétersbourg). C'est dire que Sanderling était à la source de l'oeuvre de Chostakovitch, dont il a enregistré les Symphonies nos 1, 5, 6, 8, 9, 10 et 15.

Après le retrait de la scène de Sanderling, qui a aujourd'hui 96 ans, Claus Peter Flor, originaire d'Allemagne de l'Est, est devenu l'héritier d'une tradition aux racines très profondes. «Cette symphonie était pour Sanderling la vie même, la séquence d'un film dont il avait vécu le tournage. C'est une histoire dont nous sommes issus, dont nos parents sont issus. Nous vivons aujourd'hui encore dans l'écho de cet effondrement. Toutes les difficultés que nous éprouvons résultent des ruines de l'après-1944», avoue Claus Peter Flor en entrevue au Devoir.

Le chef est-il à ce point amer? «L'amertume vient du fait pour un musicien de sentir de plus en plus que la musique symphonique, au sens où l'entendait Chostakovitch, est considérée comme inutile. La musique d'alors était en relation avec la vie sociale des gens, elle avait une fonction. Ce n'est plus le cas.»

Claus Peter Flor souligne ainsi l'importance de la musique comme refuge du non-dit dans des situations extrêmes, situations qui n'existent évidemment plus en tant que telles. «Il ne s'agit évidemment pas là de souhaiter un quelconque retour à une telle période, mais de relever que notre époque a tout abandonné», dit-il.

N'avons-nous donc pas besoin de Chostakovitch? Pourquoi? «Parce que nous pouvons tout avoir et tout jeter sans rendre de comptes à personne», ose avancer le chef, qui voit en Witold Lutoslawski le seul symphoniste essentiel de l'après-Chostakovitch. «Puisque nous parlons de symphonies, il ne faut pas oublier que tout ce mouvement de libération des dictatures, des idéologies, des religions et des carcans, ce cycle dans lequel le monde occidental évolue, a entraîné un collapsus de la forme. Il n'y a plus de forme symphonique, il n'y a plus de forme tout simplement. On peut aussi extrapoler en disant qu'il n'y a plus de goût non plus... », ajoute-t-il.

Adieu à la vie

Le moins qu'on puisse dire, c'est que Claus Peter Flor songe à beaucoup de choses lorsqu'il aborde ce qu'il semble considérer comme le dernier vestige d'un monde perdu. Et lorsqu'il parle des échos toujours récurrents de cette vie derrière le mur, l'art et la vie s'entremêlent: «La dictature des dictateurs est devenue la dictature du marché, de la tendance. Regardez à quel point, à l'école, les enfants se poussent entre eux à respecter une certaine norme, dictée par la mode et la tendance. Ce sont des choses effroyables qui se passent là. Quand le Mur est tombé, nous, à l'Est, avions l'illusion de gagner la liberté par l'accès au monde bourgeois. Je me souviens que l'Ouest se moquait à l'époque de notre uniformité, de notre "vie en uniformes". Or ce que je vois aujourd'hui est bien pire: il n'y a plus que des uniformes. Tous se ressemblent, tous mangent la même chose, rient de la même chose, mettent les même produits cosmétiques, voient les mêmes films, bons ou pas.»

Au final, le chef allemand se considère comme privilégié «d'avoir connu cette 15e Symphonie dans la "vraie vie", car peu de gens sont amenés ainsi à rencontrer la musique de la vérité dans leur propre vécu».

Quant à la partition elle-même, Claus Peter Flor la voit comme «un adieu à la vie». Après la Quinzième, Chostakovitch composera une autre oeuvre orchestrale, les Mélodies d'après Michel-Ange, «l'oeuvre dans laquelle se résout la forme: il n'y a pas de métrique, pas vraiment de barres de mesure». Pour le chef, la 15e Symphonie, «la plus autobiographique de ses symphonies», est davantage une symphonie de contenu, puisqu'elle dépeint la peur de Chostakovitch devant la mort. «Le premier mouvement dépeint des marionnettes qui n'ont ni émotions, ni volonté, qui sont le jouet d'un pouvoir. Avec la 14e Symphonie, Chostakovitch a opposé une ultime résistance. Dans la 15e, il abandonne, il n'a plus de forces et pas de recours. Même la grande mélodie du finale n'est qu'impuissance. Du cynisme dans le premier volet, on passe à la solitude dans le second mouvement, pour aboutir jusqu'à la salle d'opération, aux couloirs des urgences et au goutte à goutte final auquel tient notre vie. Le tout est illuminé, à la fin, par le célesta, une lumière dont je ne sais toujours pas d'où elle vient et ce qu'elle signifie.»

Alors, la 15e Symphonie de Chostakovitch est-elle la Pathétique du XXe siècle? Pas aux yeux de Claus Peter Flor: «La symphonie Pathétique est l'annonce du suicide de Tchaïkovski. Toutes les clés, si on sait les lire, annoncent le geste suicidaire. C'est, de ce point de vue, une symphonie "active", alors que la 15e Symphonie de Chostakovitch est une symphonie passive: Chostakovitch, lui, ne peut plus rien faire.»

Ce concert pourrait bien être un temps fort des célébrations montréalaises autour du 100e anniversaire de naissance de l'un des plus grands compositeurs du XXe siècle.

Collaborateur du Devoir