Classique - Trésor national sonore

Aujourd'hui paraît en disque compact un objet sonore unique. C'est la seule grande intégrale d'opéra enregistrée mettant à l'affiche une distribution québécoise de haut vol, constituée de nos grandes vedettes des années 60 et 70: Joseph Rouleau, André Turp, Robert Savoie et Édith Tremblay.

Don Carlos de Verdi est ici présenté en français, dans la toute première version intégrale de l'opéra, intégrant les coupures effectuées avant la première de mars 1867 à l'Opéra de Paris. Cette version princeps n'a été jouée qu'à la première répétition en février 1867. Verdi fit des coupures avant même la première. Cet état original de Don Carlos — plus vaste et touffue que la version française traditionnellement connue — a été reconstitué au début des années 1970 et créé à Londres deux ans plus tard. Enregistrée par la BBC en avril 1972, cette représentation très attendue devant un parterre d'invités fit logiquement appel aux chanteurs francophones connus de la scène londonienne: des Québécois, dont Joseph Rouleau et André Turp.

Un double intérêt

Cet enregistrement n'est pas publié pour la première fois. Il circulait sur diverses étiquettes dites «pirates» abreuvées à la source de la diffusion radiophonique initiale en 1973. Mais il connaîtra aujourd'hui sa première publication officielle en CD. Et quelle publication!

Renommée pour la révélation de nombreuses compositions oubliées du bel canto italien, l'étiquette anglaise Opera Rara a créé un objet de poids (700 grammes) avec une somptueuse iconographie et un livret de 300 pages. L'autre argument d'Opera Rara est sa collaboration avec la BBC. Elle permet l'accès aux bandes originales, privilège dont ne disposaient évidemment pas les «pirates». Le son est ici très clair: la prise de son est juste un peu distante.

On ne pouvait rêver plus parfait écrin pour ce morceau du patrimoine lyrique québécois.

Cette précieuse parution — même si Abbado et Pappano ont remis la version (finale) française de Don Carlos «sur la carte» dans les 20 dernières années — sera jaugée diversement dans les divers coins du monde. Pour l'ensemble des mélomanes de la planète, cette parution, très bien présentée par une notice claire, est avant tout un témoignage précieux sur une mouture méconnue de ce chef-d'oeuvre de Verdi, dont on entend d'habitude la version française de 1867, la version italienne en quatre actes de 1884, ou la version italienne en cinq actes de 1886. Cette reconstruction nous révèle notamment un duo entre Elisabeth et Eboli, juste avant le fameux «Ô don Fatal», et un duo Philippe-Don Carlos «Qui me rendra ce mort» (CD4, plage 6), germe du «Lacrimosa» du Requiem de Verdi.

Pour nous, ce coffret est avant tout un document unique sur nos grands chanteurs. Pour Édith Tremblay (Elisabeth) c'est, à ma connaissance, le seul enregistrement intégral d'opéra. Âgée de 25 ans elle chante Elisabeth avec passion et vole presque la vedette aux monstres sacrés du chant québécois. Joseph Rouleau est un Philippe digne, même si l'émission est un peu couverte en deçà du mezzo forte. Don Carlos excède un peu les moyens d'André Turp, mais le ténor se tire de sa délicate tâche avec panache et une vraie incarnation. Robert Savoie, en Rodrigue, est, hélas, plus à la peine. Autre Québécois, Émile Belcourt (Le Comte de Lerme) remplit bien son contrat, de même que les non-Québécois, aux premiers rangs desquels l'Inquisiteur de Richard van Allan et l'Eboli de Michelle Vilma.

Même si ce n'est pas «la» référence de Don Carlos, cette parution, enfin rendue digne et admirable, est évidemment un coffret-événement à haute valeur patrimoniale.

Collaborateur du Devoir