Comment parler (ou pas) du retour de personnalités dénoncées?

Les médias ont déjà dû couvrir le retour de personnalités publiques ayant mis sur pause leur carrière, mais le contexte de dénonciation dans l’espace public ouvre maintenant la porte à des zones grises alors qu’aucune histoire ne se ressemble.
Photo: artisteer / iStock Les médias ont déjà dû couvrir le retour de personnalités publiques ayant mis sur pause leur carrière, mais le contexte de dénonciation dans l’espace public ouvre maintenant la porte à des zones grises alors qu’aucune histoire ne se ressemble.

Faut-il couvrir — ou non — le nouveau balado de l’humoriste Julien Lacroix ou la sortie prochaine du film Arlette, mettant en vedette Maripier Morin ? Les mouvements de dénonciation forcent aujourd’hui les médias québécois à s’interroger sur leur couverture des personnalités visées par des allégations d’inconduites sexuelles qui tentent un retour sous les projecteurs.

« L’enjeu, c’est qu’on entre dans cette ère post-#Moi-Aussi sans en avoir vraiment terminé avec les vagues de dénonciations, et on découvre petit à petit [ce que ça implique] », analyse Philippe Lépine, directeur de la section Culture et Inspiration au journal Métro.

Bien sûr, les médias ont déjà dû couvrir le retour de personnalités publiques ayant mis sur pause leur carrière, que ce soit après des critiques négatives de leur travail, des déclarations choquantes ou des crimes punis par la justice. Ce qui est différent cette fois, c’est le contexte de dénonciation dans l’espace public, qui ouvre la porte à des zones grises alors qu’aucune histoire ne se ressemble.

« C’est beaucoup de cas par cas », soutient Philippe Lépine. La semaine dernière, par exemple, son équipe a longuement discuté de la place à accorder au retour de Julien Lacroix. Rappelons que, deux ans après avoir été visé par de multiples allégations d’agressions et d’inconduites sexuelles, l’humoriste a annoncé l’enregistrement d’un balado devant un public restreint durant trois soirs. Il a depuis tout annulé après avoir reçu « des menaces sérieuses » et avoir appris l’organisation d’une manifestation en réaction à son retour.

Contrairement à plusieurs médias, le journal Métro a choisi de ne pas mettre l’accent sur l’événement organisé par Julien Lacroix. Le micro a plutôt été tendu à une femme ayant dénoncé une personnalité publique sur les réseaux sociaux et à une avocate accompagnant les victimes d’acte criminel afin d’expliquer ce que peuvent ressentir celles-ci en voyant leur agresseur allégué réapparaître dans les médias.

« On voulait en parler différemment. Oui, couvrir le retour des artistes dénoncés est d’intérêt public. Mais pourquoi le placarder partout pour un podcast devant 25 personnes ? On ne voulait pas donner de la visibilité à un projet qui n’avait pas tant d’ampleur », précise Philippe Lépine.

Quelques semaines plus tôt, le quotidien avait néanmoins publié un article à la suite d’une publication Instagram de Julien Lacroix sur le premier anniversaire de son fils. Un mois avant, Métro annonçait également la grossesse de Maripier Morin. « Notre réflexion est évolutive. On a justement réfléchi aux meilleures pratiques ; on a eu une prise de conscience après ces articles-là », se défend M. Lépine.

« Pourquoi devrait-on parler d’un événement ? Comment ? Est-ce que notre couverture va heurter des victimes présumées ? C’est notre rôle de se poser ces questions-là aujourd’hui », insiste-t-il en soulignant toute la complexité de cette couverture médiatique.

La preuve en est : la majorité des salles de nouvelles contactées par Le Devoir ont décliné nos demandes d’entrevue ou ne nous ont pas rappelés.

À Radio-Canada, on a simplement précisé qu’« il n’y a pas de ligne éditoriale qui est dictée dans le cas de figure [d’un retour à la vie publique d’une personnalité dénoncée]. Si la personne fait partie des actualités culturelles, il est possible pour la salle de nouvelle de faire une couverture de l’événement. »

Priorité à l’intérêt public

Au Devoir, la rédactrice en chef, Marie-Andrée Chouinard, insiste : c’est l’intérêt public qui doit primer. « Je serais mal à l’aise de décréter qu’il y a de la potentielle nouvelle freinée à l’entrée en raison de certains principes. […] On croit à la réhabilitation, au Québec, et ça vaut aussi pour les agresseurs sexuels allégués, présumés innocents au regard de la justice, ajoute-t-elle. On ne peut pas à tout jamais mettre quelqu’un au rancart, surtout si cette personne a entamé une démarche de réparation. »

À ses yeux, il est par contre inconcevable de faire abstraction des mouvements de dénonciation lorsqu’on décide de couvrir l’oeuvre d’une personne qui a été visée par des allégations d’inconduites sexuelles. « Le contexte est précieux. Est-ce une dénonciation populaire ? Une dénonciation avec plainte à la police, suivie d’une enquête concluante, d’un procès, d’une condamnation ? […] Est-ce qu’il y a eu des excuses, une démarche réparatrice ? Tout ça peut faire une grande différence. » Elle croit aussi nécessaire, comme Le Devoir a pu le faire dans le cas du retour de Julien Lacroix, de donner la parole aux victimes présumées.

Marie-Andrée Chouinard estime cependant que chaque cas est unique. De Roman Polanski à Julien Lacroix par exemple, « il y a un univers de différences » : le contexte social, l’époque, le contexte juridique, les faits reprochés. « Il faut évaluer chacune des situations séparément. »

Sans précédent

 

« Combien de temps ça prend pour se faire pardonner ? Qui a le droit à une seconde chance ? Comment on en parle ? On se pose tous ces questions, pas juste les médias. Malheureusement, il n’y a pas encore de bonnes réponses à la fin du livre puisqu’il s’écrit encore. Le mouvement #MoiAussi, c’est du jamais vu, il n’y a pas de précédent », fait remarquer pour sa part Martine St-Victor, stratège en communication et directrice générale du bureau montréalais de l’agence de relations publiques Edelman.

Si elle estime que le consommateur aura le dernier mot, elle juge que les médias ont tout de même un rôle à jouer dans la réhabilitation (ou non) des personnes dénoncées.

« Je comprends qu’un média qui a suivi toute la saga de la dénonciation d’une personne décide de mentionner son retour. Après, il y a une grosse différence entre écrire un article avec du contexte et un rappel des faits pour parler d’un retour, et faire la critique d’une nouvelle production culturelle sans rappeler les dénonciations », souligne-t-elle, mettant en garde les médias contre le risque de devenir « un simple outil de promotion ».

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