Le mot en n et les deux solitudes

L’utilisation de mots controversés ne suscite pas les mêmes réactions au Québec que dans le reste du Canada.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’utilisation de mots controversés ne suscite pas les mêmes réactions au Québec que dans le reste du Canada.

Une fracture se dessine clairement entre le Québec et le reste du Canada à la suite d’un controversé jugement du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications (CRTC), qui somme CBC/Radio-Canada de présenter des excuses pour une chronique où a été cité à quatre reprises le titre du livre de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique.

En 2020, la journaliste vedette de CBC Wendy Mesley avait été suspendue pour avoir nommé le titre complet du même livre, non pas en ondes dans ce cas-ci, mais bien lors d’une réunion de production. Elle s’en est excusée, mais la tourmente ne s’est jamais estompée ; tombée en disgrâce, Wendy Mesley a fini par annoncer sa retraite l’an dernier.

Rien de tel au Québec, malgré le blâme du CRTC. Personne n’a publiquement exigé la tête de l’animatrice Annie Desrochers et du chroniqueur Simon Jodoin pour avoir prononcé en ondes le mot en n dans un échange en août 2020 qui portait sur une controverse autour de l'essai de Pierre Vallières. Au contraire, les lettres ouvertes s’accumulent depuis la décision du CRTC pour implorer CBC/Radio-Canada de ne pas s’excuser et de plutôt porter la cause en appel.

« Wendy Mesley n’a ni plus ni moins été congédiée de CBC. Et à l’époque, il n’y a pas beaucoup de monde au Canada anglais qui s’en était scandalisé. Il y a eu une sorte d’acquiescement. Maintenant que cette histoire se produit au Québec, on peut très bien voir les deux solitudes », observe Marc-François Bernier, professeur au Département de communication de l’Université d’Ottawa.

Dans cette université bilingue, on a constaté le même clivage entre anglophones et francophones lors de l’affaire Lieutenant-Duval, ajoute-t-il. Rappelons que Verushka Lieutenant-Duval, qui y enseignait l’histoire de l’art, avait été sanctionnée pour avoir mentionné le mot en n. S’en était suivi un long battage médiatique, principalement au Québec, où plusieurs avaient exprimé des craintes pour la liberté universitaire. Dans la foulée, 34 professeurs de l’Université d’Ottawa, pour la plupart francophones, avaient publié une lettre ouverte pour s’insurger du sort réservé à Verushka Lieutenant-Duval.

« Plusieurs professeurs anglophones étaient d’accord avec nous, mais c’est beaucoup plus difficile pour eux de parler, surtout dans les départements de sciences humaines. Ceux qui veulent dénoncer ce genre de censure ont peur, car ils peuvent être la cible d’intimidation », avance Marc-François Bernier.

Réalités parallèles

 

Cette polarisation semble teinter aussi la manière dont a été traitée la récente décision du CRTC dans les médias. Au Québec, l’affaire fait grand bruit depuis plusieurs jours. La plupart des chroniques et des éditoriaux dénoncent avec vigueur le jugement du CRTC.

Mais le portrait est tout autre au Canada anglais, où l’affaire n’a pas donné lieu à une mobilisation extraordinaire de la classe médiatique au nom de la liberté d’expression. Dans les rares articles qui portent sur le sujet, le nom du livre de Pierre Vallières n’est jamais retranscrit dans son intégralité. Qui plus est, CBC a publié le jour même de la décision du CRTC une entrevue avec Ricardo Lamour, l’artiste montréalais à l’origine de la plainte, qui a par ailleurs été très peu cité jusqu’ici dans les médias québécois.

« Le N word a une lourde connotation en anglais, que le mot français n’a pas [...]. Avec la traduction, il y a des nuances qui se perdent, et je pense que ce sont ces nuances qui ont échappé au CRTC », conclut Guy Gendron, ancien ombudsman de Radio-Canada.

Existe-t-il le même fossé culturel au sein de la haute direction de CBC/Radio-Canada, où se côtoient francophones et anglophones ? Chose certaine, la réaction officielle du diffuseur public se fait attendre depuis plusieurs jours. La société d’État réitère « prendre le temps nécessaire pour étudier la décision rendue par le CRTC », en insistant sur la « complexité de la question ».

 
 

Avec Stéphane Baillargeon


La chronique de Simon Jodoin qui a été blâmée par le CRTC ne portait pas sur l'affaire Lieutenant-Duval, comme on pouvait le lire dans une première version de ce texte, mais sur une autre controverse, qui soulevait ceci dit les mêmes enjeux.

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