Des anciens de Radio-Canada s’inquiètent pour la liberté d’expression

Les dirigeants n’ont toujours pas réagi officiellement à la décision du CRTC.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les dirigeants n’ont toujours pas réagi officiellement à la décision du CRTC.

Deux jours après que Radio-Canada a été blâmée par le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) parce que le mot en n a été prononcé dans une chronique, voilà que plusieurs anciennes têtes d’affiche de la société d’État montent aux barricades et prient le radiodiffuseur public de ne pas s’excuser.

Rappelons que le CRTC, l’organisme qui réglemente les médias électroniques au pays, a donné raison mercredi à une série de plaintes et demande maintenant à Radio-Canada de présenter des excuses quant à une intervention du chroniqueur Simon Jodoin à l’émission Le 15-18, animée par Annie Desrochers, le 17 août 2020. On reproche à ces derniers d’avoir cité l’essai Nègres blancs d’Amérique de Pierre Vallières en parlant de la controverse de l’heure : la suspension, à l’époque, d’une professeure de l’Université d’Ottawa après avoir utilisé le mot en n dans un cadre pédagogique.

Or, pour 14 anciens de Radio-Canada qui ont cosigné une lettre ouverte vendredi, nommer le titre du livre dans son entièreté était tout à fait approprié dans le contexte. « On ne peut passer sous silence le fait que le CRTC, par sa décision, nie l’histoire du Québec et, dans ce cas particulier, un épisode où des penseurs francophones du Canada et des Noirs américains se rapprochaient au nom d’une discrimination que l’on dirait aujourd’hui “systémique” et qu’ils estimaient partagée », peut-on lire dans cette missive ratifiée entre autres par Bernard Derome et Jean-François Lépine.

La sénatrice Julie Miville-Dechêne, l’ex-grand patron de l’information Alain Saulnier et l’ancien ombudsman Guy Gendron font aussi partie du groupe. Ils dénoncent entre autres « l’intrusion d’un organisme réglementaire dans la politique éditoriale du diffuseur public ». Le CRTC « bafoue littéralement l’indépendance éditoriale du diffuseur », ajoutent-ils. À ce titre, les signataires ne manquent pas de rappeler que le chien de garde du public de Radio-Canada avait déjà statué en octobre 2020 que les plaintes envers la chronique de Simon Jodoin n’étaient pas justifiées.

Dans une décision partagée, le CRTC a plutôt conclu que Radio-Canada dans cet épisode « n’a pas fait preuve de suffisamment de prudence et de vigilance dans la façon dont elle a traité le propos, ce qui a pu avoir un effet néfaste sur son auditoire, notamment la communauté noire ».

Puis, le Conseil va plus loin encore et reproche au diffuseur public d’avoir échoué à refléter le « caractère multiculturel et multiracial de la société canadienne », prenant la peine de souligner que Radio-Canada se doit de diffuser des contenus qui répondent aux « normes établies par la société ».

Pour les 14 anciens de Radio-Canada, cette interprétation du mandat du diffuseur public empiète sur la liberté d’expression. « Est-ce à dire que la liberté d’expression n’existe que pour les propos et contenus conformes aux normes sociales ? Que Radio-Canada aurait donc l’obligation de diffuser des contenus qui vont dans le sens de l’opinion majoritaire et dominante ? À notre avis, il s’agit d’une position indéfendable, contraire à l’idée même de liberté d’expression », écrivent-ils. Ils implorent maintenant leur ancien employeur de porter cette cause en appel.

Pour l’heure, le diffuseur public se montre évasif quant à ses intentions et n’a toujours pas officiellement réagi au blâme du CRTC. « Radio-Canada reconnaît que l’utilisation du mot en n est offensante, c’est pourquoi nous avons encadré et limité son utilisation sur nos ondes. Par ailleurs, elle souhaite prendre le temps nécessaire pour étudier à fond la décision rendue par le CRTC et la suite qu’elle entend y apporter », se contente-t-on d’indiquer par courriel.

La décision du Conseil sur l’utilisation du mot en n est tombée quelques jours après le renouvellement des licences de diffusion de Radio-Canada. Le CRTC en avait alors profité pour imposer à la société d’État de nouvelles exigences quant à sa diversité. Radio-Canada est dorénavant contrainte d’accorder une portion fixe de ses dépenses au contenu produit par « les peuples autochtones, les communautés de langue officielle en situation minoritaire (CLOSM), les Canadiens racisés, les Canadiens en situation de handicap et les Canadiens qui s’auto-identifient à la communauté LGBTQ2 ».

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