CKAC, première radio francophone… de langue anglaise

Trois jeunes femmes debout et trois commentateurs devant un micro dans les locaux de la station radiophonique C.K.A.C., située au 980, rue Sainte-Catherine Ouest à Montréal le 30 juin 1939
Photo: BAnQ Fonds Conrad Poirier Trois jeunes femmes debout et trois commentateurs devant un micro dans les locaux de la station radiophonique C.K.A.C., située au 980, rue Sainte-Catherine Ouest à Montréal le 30 juin 1939

À l’occasion du centième anniversaire de la radio francophone en Amérique du Nord, Le Devoir explore ce média en transformation, avec une série qui débute aujourd’hui et qui se poursuivra au cours des prochaines semaines.

Le 3 mai 1922, il y a tout juste un siècle, la première radio de langue française en Amérique est lancée au 7, rue Saint-Jacques, à Montréal.

CKAC, selon les lettres d’appel que lui confèrent les autorités fédérales, est un pendant de La Presse. Partout dans le monde, des imprimés font alors l’acquisition de radios. En 1900, Trefflé Berthiaume, le propriétaire du journal à l’époque, avait assisté à des démonstrations de transmission sans fil à Paris, depuis la tour Eiffel. Une radio, il en a voulu une pendant longtemps. La voici, même si elle naît sept ans après sa mort.

C’est la compagnie Marconi, pionnière de la radiodiffusion, qui obtient le contrat de mise en place de cette antenne de 30 mètres. Celle-ci est d’abord capable de diffuser à une puissance de 2000 watts. En comparaison, une station privée comme CKOI compte aujourd’hui sur une puissance de plus de 300 000 watts. CKAC, promet son propriétaire, permettra d’être « en communication avec les parties les plus reculées des États-Unis » et, dans certains cas, lorsque les conditions sont favorables, avec le reste du monde.

L’ouverture officielle de la station n’a lieu qu’en octobre 1922, et seulement quelques heures de diffusion sont prévues : les mardis, jeudis et samedis soir. En fait, lors des premières années de la radio, toutes les stations montréalaises se partagent les soirées sur une seule et même fréquence.

La musique d’abord

Dès 1918, la filiale canadienne de la Marconi Wireless Telegraph Company, installée à Montréal, diffuse des émissions expérimentales sous l’indicatif WXA. Cette antenne, connue à compter de 1922 sous le nom de CFCF, s’installe dans l’édifice tout neuf de la compagnie Canada Cement, au square Philips. Une console, un piano et un gramophone en constituent le décor, le tout cadré par un épais rideau capable de contrôler l’acoustique.

CKAC est la première antenne française en Amérique, répète-t-on. Mais dans les faits, sans même considérer le fait qu’elle fait usage de la même fréquence que la radio anglophone CFCF, cette radio est bilingue, comme l’indique une analyse de sa programmation.

Qu’est-ce que les auditeurs peuvent entendre aux premiers temps de CKAC ? La musique prédomine, du chant d’inspiration classique jusqu’au folklore. On va aussi écouter des contes, des « sketchs dramatiques » et, bien entendu, des publicités. Des politiciens, plus tard, retiendront à grands frais du temps d’antenne pour s’adresser à leurs électeurs. Dès le début des années 1930, Camillien Houde devient un des habitués de cette radio.

Photo: Radio CKAC, BAnQ Vieux-Montréal, Fonds La Presse, (06M,P833,S3,D826), Photographe non identifié En octobre 1922, lors de l’ouverture officielle de la station, CKAC ne diffusait que trois soirs par semaine.

Le musicologue Luc Bellemare a montré que CKAC partage sa programmation musicale en deux tendances. D’une part, celle des veillées « du bon vieux temps », portées par la tradition des folkloristes. En onde, on entend La Bolduc, Ovila Légaré et des violoneux comme Isidore Soucy, lesquels sont soutenus par nombre de comédiens et de musiciens, dans un esprit de célébration. D’autre part, on trouve des voix de type classique, dont celles du trio lyrique de Lionel Daunais et de La Bonne Chanson de l’abbé Gadbois. Ce dernier, dans l’esprit d’un nationalisme inspiré par l’action de Théodore Botrel en France, défend la chanson à titre de vecteur d’identité. Entre ces deux pôles, il existe divers ponts. Tout n’est pas casé d’un côté ou de l’autre.

Et l’information ? Elle n’est pas au menu. La météo y a par contre sa place, tout comme les cotes de la Bourse, de même que quelques faits saillants du jour, sans plus.

S’acheter une radio

La radio n’est pas à la portée de tout le monde en 1922 — il est possible d’en acquérir une pour environ 20 $, soit l’équivalent de 325 $ en 2022. Mais l’habitude de se raconter ses journées en famille cédera tranquillement le pas à celle d’écouter ce que la radio veut bien nous dire de la sienne.

Montréal est alors la plus importante ville du Canada et compte 620 000 habitants. Quelque 2000 foyers y possèdent officiellement une radio, et un permis doit être acheté pour en autoriser l’usage. En ces temps des commencements, un salon annuel de la radio se tient par ailleurs à Montréal pour en favoriser la consommation.

Dix ans plus tard, alors que la crise économique frappe, on estime qu’un million d’auditeurs canadiens-français sont à l’écoute de CKAC, parfois d’aussi loin que de la Nouvelle-Angleterre.

Le pilote des ondes

 

Le premier directeur de CKAC s’appelle Jacques-Narcisse Cartier. Né en 1890, il est le fils d’une famille aisée. Son père, médecin, est député conservateur. Du côté de sa mère, des liens de parenté existent avec la famille du député conservateur Nérée Le Noblet Duplessis.

Dès 1908, en Nouvelle-Écosse, Jacques-Narcisse travaille pour Marconi lui-même. Devenu aviateur, il pilote pour les forces britanniques ; La Presse indique qu’il est le premier aviateur canadien-français à abattre un avion allemand. Aux États-Unis, en compagnie de David Sarnoff, de RCA, Cartier prêtera main-forte à la mise sur pied de deux stations de radio, l’une à New York et l’autre à Philadelphie. Il deviendra plus tard l’une des têtes du journal ultraconservateur L’Illustration ; il le cédera à l’Union nationale de son cousin, Maurice Duplessis, qui en fera Le Montréal Matin.

Au début des années 1920, CKAC constitue un nouveau moyen d’action pour les publicitaires. Le studio principal est aménagé sous la forme d’un chic salon qui souligne un rapport à l’argent : tapis moelleux, tentures de velours, bois aux grains profonds, luminaires de cristal, fauteuils décontractés en rotin… En un temps où la pratique de la musique dans les foyers est très répandue, CKAC retransmet des récitals depuis ses studios, ainsi qu’à partir de théâtres ou de salles d’hôtel. La station achète un piano à queue, fait installer un orgue tubulaire Casavant. CKAC va retransmettre pour la première fois les soirées d’élections, mais aussi la musique des orchestres des navires de passagers alors à quai dans le port de Montréal.

Photo: BAnQ Fonds Conrad Poirier Un groupe de six fillettes devant un micro posé sur une table basse, en compagnie de madame Jean-Louis Audet (Yvonne Duckett), réalisatrice de l'émission «Radio Petit-Monde», à Montréal le 5 décembre 1942

Jacques-Narcisse Cartier exploite à fond l’appétit musical varié du public. Il va même jusqu’à offrir, par l’entremise de la radio, des cours de piano. À la fin des années 1920, un foyer sur cinq au Canada possède un piano. Mais ce chiffre décline vite, tout comme les ventes de disques, dans les deux cas à cause de la radio. Les meubles mêmes dans lesquels sont installées les radios de l’époque — massifs, très décorés — témoignent d’ailleurs de leur importance dans les foyers.

L’influence américaine

L’arrivée de la radio marque aussi l’arrivée d’une importante quantité de contenu médiatique américain.

La nuit venue, parce que les signaux portent plus loin, les auditeurs montréalais peuvent parfois capter des stations lointaines. Mais surtout, des compagnies de disque promettent des économies aux radios locales en leur offrant de diffuser des captations réalisées dans des studios étrangers.

 

Le nombre d’heures de diffusion de CKAC augmente à mesure qu’elle diffuse de plus en plus de contenu produit aux États-Unis. À la fin des années 1920, près de la moitié de son contenu est d’ailleurs en anglais.

Face à l’influence grandissante des stations américaines et au développement somme toute rudimentaire de la radio canadienne, le gouvernement fédéral crée en 1928 une commission d’enquête chargée d’étudier l’avenir de la radiodiffusion. CKAC y défendra avec énergie ses liens avec la société américaine CBS et le fait qu’elle diffuse en anglais. Le français parfois entendu sur les ondes hors Québec fait par ailleurs l’objet de vives critiques : on n’en veut guère.

La commission Aird va recommander la création d’une société détenue par l’État pour exploiter un système de radiodiffusion fédéral et veiller à mieux contrôler cet espace commun. Il s’agit là des prémisses de la création du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, le CRTC.

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